Errol Nuissier : « la société créole est un formidable réceptacle de reconstruction »

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Fidèle à cet esprit d’ouverture au débat et à la critique, qui selon nous, manque tant à nos sociétés créoles d’Amérique, Creoleways relaie cette interview de notre confrère Outremerlemag. Certains passages ont été reformulés pour en parachever la concision.

Les Sociétés Créoles à la dérive ?

Errol Nuissier, psychologue, expert judiciaire auprès du Tribunal de Basse-Terre (Guadeloupe), vient de publier PSYCHOLOGIE DES SOCIETES CREOLES. Outremerlemag l’a rencontré et vous propose une interview inédite qui suscite un réel questionnement.

Outremerlemag : Vous avez choisi de radiographier des segments de la société créole. Qu’entendez-vous par cette identification « créole » des populations des Outre-mer ?

Errol Nuissier : Les créoles (terme qui vient du portugais et de l’espagnol « criollio ») étaient les personnes nées dans les terres d’outre-mer, au-delà d’une métropole, qui était généralement le pays colonisateur. C’est le cas des Antilles, que ce soit pour les Espagnols, les Portugais, les Français et les Anglais. Nous pensons que cette définition peut être élargie car ce qui fait qu’un sujet est créole n’est pas uniquement le fait de sa naissance.

La force de la culture créole, est sa capacité à assimiler celles de toutes les personnes qui y baignent. En effet, quelle que soit l’origine de l’individu vivant dans un territoire créole, celui-ci va, au bout de quelques mois, de quelques années, assimiler le mode de fonctionnement des créoles, que ce soit dans sa manière de penser, de voir le monde, de manger, de s’exprimer, de parler… De ce fait, nous pensons que les sociétés créoles sont fortement assimilatrices. Contrairement à ce qu’on l’on peut dire, elles ne sont pas assimilées mais assimilent pour permettre que se crée une culture à la fois nouvelle et commune. Le métissage, par lequel chaque communauté, (Indiens, Libanais, Syriens, Israéliens, Chinois), va apporter son savoir, son savoir-faire, sa culture, ses connaissances, sa manière de voir le monde, permettra de construire la culture commune qu’est cette société créole, ce « Tout Monde » comme l’appelle Edouard Glissant. C’est l’une des sociétés les plus riches par ses diversités, mais surtout riche par cette capacité à intégrer, à assimiler et à reconstruire quelque chose de différent à partir d’apports pluriels.

Outremerlemag : Le créole est selon vous une identité, un style de vie ?

Errol Nuissier : Pas seulement. Le créole est selon moi une représentation du monde et un vécu au monde. Les créoles vivant sur des îles ont des similitudes avec tous les îliens. J’ai pu le constater avant la mise en place du pont chez les habitant de l’île de Ré ; l’îlien est celui qui vit le plus souvent sur un petit territoire et qui, en même temps, à le sentiment qu’il est le centre du monde. Il y a là, à mon sens, un désir d’inverser les tendances, mais aussi le fait que, vivant sur « un petit caillou », on est enclin à se méfier de tout ce qui est au-delà du regard : de tout ce qui vient de la mer. C’est classique, pas seulement chez les créoles mais chez tous les îliens. On a le sentiment, de manière presque atavique, que l’ennemi est celui qui va venir de la mer et que l’on a peu de possibilités de fuir, comme cela a été réellement le cas pour les Caraïbes avec l’arrivée des Espagnols qui les ont massacrés.

En Guyane, la vaste forêt amazonienne a permis aux captifs africains mis en esclavage de fuir pour recréer leur monde initial avec leurs coutumes, leurs habitudes et leur mode de vie. Ceux que l’on appelle les Noirs Marrons (de l’espagnol cimarron, « le fuyard ») ont reconstruit leur culture et leur histoire du fait de cette possibilité de fuite. Sur une île, c’est moins évident.

La relation avec l’extérieur, le sentiment d’être le centre du monde et le fait aussi d’être capable d’intégrer la nouveauté, d’intégrer la différence, sont des traits qui nous caractérisent. Puisque, par définition, nous sommes des peuples métissés dès l’origine, la notion même de « pureté » ne se pose pas pour nous. Le terme de « bâtard » n’est donc pas dévalorisant. Au contraire, nous cherchons constamment comment assimiler ce que nous propose l’autre afin de le transformer en quelque chose que nous connaissons. Cet « autre » se retrouvera forcément dans cette nouvelle chose (qui venait de lui, mais qui n’est plus tout à fait lui). Ainsi, on construit toujours du matériau qui n’est plus tout à fait la culture initiale de « celui qui arrive », ni de « celui qui reçoit », mais une création commune.  Et c’est en ce sens que la société créole nous semble être un formidable réceptacle de reconstruction.

Contrairement aux Etats-Unis d’Amérique, nous pouvons dire que les sociétés créoles sont d’authentiques melting-pots. Il n’y a pas, chez nous, des conglomérats ethniques vivant côte-à-côte, mais bien au contraire, un vrai métissage, un mélange qui n’est pas possible ailleurs. C’est parce que nous sommes d’emblée dans la situation de métissage que nous pouvons accepter la différence.

Outremerlemag : Selon votre expertise, la brutale montée de la violence en Outre-mer, singulièrement en Guadeloupe, serait une conséquence du climat social dégradé depuis 2009, année de la crise du LKP ?

Errol Nuissier : C’est vrai mais pas seulement. Il y avait depuis environ 5-6 ans, 2009 inclus, une régulière montée de la violence en Guadeloupe. Il y a eu, depuis 2009, une augmentation significative de cette violence en chiffres, mais aussi de manière qualitative. Jusqu’à 2008 2009, nous avions des violences, notamment des vols avec armes qui visaient essentiellement les zones touristiques, comme la presqu’île de la marina de Pointe-à-Pitre. Aujourd’hui, leur nombre continue d’augmenter, sauf qu’il concerne avant tout et surtout la population Guadeloupéenne elle-même, pour ce qui est des auteurs et des victimes.

Les homicides ont aussi augmenté. Ils concernent essentiellement les Guadeloupéens entre eux (les conflits familiaux ou entre voisins qui dégénèrent), ou, autre forme de violence apparue fin 2008, celles au sein des bandes, que j’appelle des clans. Il s’agit de jeunes en situation d’inscription dans un groupe, issus de familles tellement dissociées, tellement en carence d’éducation, que le groupe devient l’unique modèle de référence. Dans le groupe, le leader n’est pas fixe mais le jeune va s’identifier à lui, à sa souffrance, et ensemble ils vont construire une sorte de «nouvelle famille». Lorsque que l’un des membres de cette «famille» est attaqué, le groupe entier se considère agressé. S’ensuit une violence considérable pour tenter de laver l’honneur bafoué. Cette violence clanique a aussi une fonction d’initiation et d’intégration. Elle vise, pour celui qui attaque un sujet d’un clan rival supposé, à prouver aux siens  sa capacité à commettre un crime; et qu’il mérite d’être intégré au gang.

Ces deux formes de violence, leur mode d’expression et leurs destinataires, ont augmenté surtout depuis 2009. Mais il y avait déjà une dégradation des relations sociales et du vivre ensemble, du fait essentiellement de la défaillance de la solidarité. Les familles les plus en difficulté  ne trouvaient plus de liens éducatifs et sociaux pour aider leurs enfants, en raison, notamment depuis 2006, du choix d’une politique de répression, qui enlevait tous les moyens éducatifs et d’assistance aux familles. Cela à entraîné une augmentation significative de ces formes de violence. En la matière, on a pâti en Guadeloupe des effets de décisions prises à l’échelon national.

Outremerlemag : Selon vous le LKP aurait brisé les codes qui fondaient notre société qui, depuis 2009, serait en rupture avec l’État; avec son personnel politique… rejetant toutes formes d’autorité ? Pire, le guadeloupéen serait devenu son propre ennemi et l’ennemi de son frère ?

Errol Nuissier : Ce qui a été désespérant avec les manifestations du LKP, qui initialement se fondaient sur une demande légitime (beaucoup plus d’équilibre, plus d’égalité, moins de différences du prix des articles de base entre la France hexagonale et les outre-mer) c’est que cette revendication portait aussi sur la reconnaissance de l’identité. L’accès prioritaire des locaux, à compétences égales, aux postes de responsabilités était aussi une revendication légitime car, il n’était pas acceptable qu’on les écarte systématiquement des postes de décision, ni que l’on fasse appel à des ressources extérieures, parfois moins compétentes, sous prétexte qu’elles auraient la couleur de peau supposée du dirigeant.

De même, il était malaisé pour les nombreux locaux qui le souhaitaient de monter des structures économiques viables dans un système où des lobbys rendent difficile l’accès aux fonds nécessaires à l’investissement. Or, l’on a vu des membres du collectif tenir des propos extrêmement méprisants à l’égard des entrepreneurs, des hommes politiques, des décideurs, notamment quand ils étaient Guadeloupéens. Autrement dit, leur discours était à l’opposé de leurs revendications initiales et nous pensons qu’en réalité, leur but n’était ni revendication d’identité; ni désir de justice économique et sociale; ni besoin d’affirmer une fierté locale, mais de créer le chaos et d’humilier les politiques et les entrepreneurs, pour prendre une espèce de revanche. Car certains membres de ce collectif ont connu des échecs cuisants aux élections régionales ou municipales. C’est pourquoi ils ont essentiellement stigmatisé les décideurs politiques légitimement élus.

Deuxième élément : sur le plan entrepreneurial, nous avions déjà vu certains membres du LKP « couler » des commerces dont ils étaient repreneurs :  l’hôtel Ecotel du Gosier, la maison de Marie-Galante à Pointe-à-Pitre, pour ne citer que ceux-là. Donc il ne suffisait pas de dire que l’on voulait diriger une entreprise pour être capable d’y parvenir. Au lieu de reconnaître leurs erreurs passées, ils ont traité les patrons d’incompétents. En fait, ils ne faisaient que se regarder dans le miroir et retrouvaient les traces de leurs échecs passés.

A l’inverse, on a assisté à des scènes tout aussi surréalistes : Ainsi, l’ancien ministre des outre-mer était traité tel un véritable Dieu sur terre. Impuissants, nous avons assisté à ces scènes, filmées en direct par les caméras du monde entier, du dénigrement de notre propre peuple à travers celui de nos hommes politiques, celui de nos semblables; tandis que des politiciens venus de l’extérieur étaient, eux, idolâtrés et proposés comme références. Nous avons subi une véritable humiliation imposée par nous-mêmes et je pense que cette détestation essentielle de ce que nous sommes aujourd’hui, ce rejet de la loi, ce rejet des élites, et cette incapacité à vivre ensemble vient de là (la violence est depuis 2009, une violence proximale, entre parents, entre voisins, entre semblables).

De plus, la peur de la sanction en cas de la transgression de la loi a été rendue inopérante, puisque nous avons constaté que les discours de mépris et les menaces n’ont jamais été sanctionnés par les tribunaux. Depuis 2009, il est légitime de se railler, de s’insulter, de se mépriser, de se menacer, surtout lorsque l’on se ressemble. Le passage à l’acte sur son semblable devient légitime pour peu que celui-ci ne soit pas d’accord avec vous. Seul demeure le mépris à l’égard de l’autre; le jugement et non un débat d’idées; rien qu’une relation fondée sur un lien mortifère, sur le désir de détruire l’autre en raison de sa différence.

Cette expression particulière de la violence actuelle envers nous-mêmes nous semble en grande partie la conséquence de l’échec de ce mouvement de 2009 : La revendication populaire, saine et juste, à été confisquée et s’est trouvée réduite à un mépris des politiques, des dirigeants et de tous ce qui est créole. D’autre part, les discours visant à opposer les communautés les unes aux autres ont été pendant 44 jours, particulièrement exacerbés.

Un autre élément à considérer est que, depuis, apparaît une fermeture au monde extérieur avec une identification unique : créole = nègre = esclave = gwo ka. Il n’y a pas de possibilité de percevoir l’homme créole comme un chef d’entreprise potentiel, un homme politique qui ferait rêver, un grand constructeur. Le bâtisseur, le constructeur, le grand homme politique serait forcément extérieur. Un peuple qui vit cette humiliation quotidienne à travers les médias ne peut se sentir fier.

Outremerlemag : Quelles solutions au delà de ce constat alarmant ?

Errol Nuissier : Plusieurs solutions. Il nous semble nécessaire (en raison de la fragilité du tissu économique, du nombre de chômeurs, mais pas seulement) de remettre en avant la fonction solidaire.

D’abord, dans le milieu scolaire. Il est important que les enfants en difficultés puissent bénéficier de cours supplémentaires; de cours de soutien réguliers. Des étudiants de l’université pourraient aider (cours, méthodologie) nos collégiens et lycéens. Les enseignants, eux,  pourraient se charger des élèves du primaire. Un cours de soutien permet évidemment de donner des bases, mais c’est aussi un espace où l’on pose des actes éducatifs, où l’on échange, où l’on aide, où l’on valorise, où l’on permet à l’enfant de comprendre qu’il est capable de réussir et d’intégrer certaines règles sociales. Cette solidarité est extrêmement importante. Cela implique que les parents soient sensibilisés; qu’ils donnent leur accord;  qu’ils soutiennent et renforcent ce que font les enseignants.

Le deuxième axe, serait de remettre véritablement en route l’action associative. En effet, depuis plus de 10 ans, les associations semblent servir essentiellement à lancer ou consolider une carrière politique. Les associations doivent jouer leur rôle premier, celui de mettre du lien, de la vie dans les quartiers, et de faire en sorte que les gens vivent mieux ensemble.

Le troisième axe de réflexion concerne la formation d’Adultes relais pour familles en difficulté, (les professionnels du secteur médico-psycho-social n’étant pas toujours disponibles, notamment le soir et le week-end). Leur rôle peut être déterminant pour désamorcer rapidement les tensions et les crises entre parents ou entre adolescents. De même, ils pourraient expliquer et aux parents comment recadrer les enfants transgresseurs et leur rappeler la nécessité de respecter les règles. Certains parents ont besoin d’aide pour mettre en place une éducation adaptée à leurs enfants.

Le quatrième axe consiste à remettre au goût du jour la notion d’excellence. Celle-ci est souvent refusée car elle est perçue comme un acte de sélection et de ségrégation. Nous pensons au contraire que seule la volonté de mieux faire peut permettre à un enfant, à un adolescent, de vouloir travailler; de participer à la qualité du service dans la branche qu’il aura choisi. En effet, il n’est pas de sot métier mais uniquement un exercice sôt de son métier. Il faut que cette conception soit à l’œuvre dès la scolarisation du primaire et se prolonge tout au long des formations professionnelles.

Le cinquième et dernier axe serait la nécessité que la loi puisse s’appliquer de la même manière pour tous. En effet, les jeunes qui commettent des vols avec armes, (pour obtenir de l’argent rapide, puisqu’ils n’ont pas intégré la notion de travail, d’efforts et d’émulation), sont sanctionnés. Or ils s’aperçoivent que des personnes qui ont plus de pouvoir, plus de possibilités, bénéficient d’une espèce d’immunité. Nous pensons qu’il est nécessaire que la loi s’applique pour tous les individus, quelle que soit leur appartenance politique et syndicale. Nous pensons aussi qu’un contexte de sérénité est indispensable afin que s’applique la loi. Il n’est pas normal que lors de certains jugements on joue du gwo ka à longueur de journée. Cela ne se ferait dans nul autre département français (et non parce qu’ils ne jouent pas du gwo ka). Alors si l’on dit que la société antillaise est colonialiste, effectivement il n’y a que dans une colonie que l’on puisse permettre cela, dans un État de droit on arrêterait immédiatement ce trouble à l’ordre public.

Le sixième axe nous paraît important même s’il ne concerne pas uniquement les DFA : rétablir l’exercice effectif de la fonction politique. On a le sentiment, depuis plus de quinze années, que les politiques décident ou dirigent en fonction des sondages ou selon la volonté de la rue. Or il nous semble qu’un politique a été élu sur un programme, et qu’il doit aller au bout de ses décisions, quitte a assumer pleinement l’impopularité qui pourrait en découler. Il vaut mieux prendre les bonnes décisions et être extrêmement impopulaire que de faire marche arrière sans cesse, pour finalement ne prendre aucune décision.

Source : http://outremerlemag.fr/index.php/societe/969-les-societes-creoles-a-la-derive