Antilles-Guyane : Les sociétés créoles sur le divan d’Errol Nuissier

nuissier_livre_01

Vient de paraître chez Caraïbéditions le dernier livre d’Errol Nuissier, « Psychologie des sociétés créoles ». Conçu dans une optique positive et prospective, cet ouvrage, qui interroge les sociétés antillaises de manière décomplexée, s’efforce de mettre en lumière et de comprendre les mécanismes pouvant freiner ou, au contraire, favoriser leur développement. Amour, infidélité, grève, travail, racisme, homosexualité… Les problématiques sociétales y sont vues, et passées en revue, à travers le prisme rigoureux de la psychologie.

Interview de l’auteur :

Comment l’idée d’un tel travail vous est-elle venue ?

Cela fait plusieurs années que je réfléchis et que j’écris sur les faits marquants de nos départements. Ce qui a amené la presse écrite, parlée et télévisuelle à me solliciter de manière régulière pour donner mon avis sur les faits de sociétés. En retour, les questions posées m’ont amené à approfondir une réflexion débutée, ou à m’intéresser plus avant à des sujets qui, au départ, ne constituaient pas pour moi un thème majeur de réflexion. Dans mon travail de recherche, j’ai été amené à traiter des sujets en rapport avec la criminalité (en raison de mon activité d’expert de Justice) et à les présenter dans des séminaires et symposiums. J’ai aussi été sollicité par des associations pour réfléchir avec elles sur des préoccupations telles la relation parents-enfants, J’avais en tête de mettre sous une forme ou une autre ces réflexions, mais c’est grâce à ma rencontre avec Florent Charbonnier de Caraïbéditions, que j’ai pu réaliser ce travail de création, de compilation et de remaniement. D’autres thèmes sont apparus essentiels à traiter et, avec les conseils avisés de Florent, nous avons travaillé à mettre en forme cette réflexion.

Est-ce la première fois que les problématiques sociétales antillaises sont analysées dans un ouvrage à travers le prisme de la psychologie ?

Ce n’est pas la première fois qu’un ouvrage traite des sociétés antillaises, mais c’est la première fois qu’un ouvrage de psychologie traite des sociétés et non d’une société antillaise. C’est la première fois qu’un ouvrage tente de penser ce qui est commun à nos sociétés, tout en nous regardant tels que nous sommes, en essayant de nous détacher du regard de l’autre et en essayant de regarder les autres sociétés comme des objets d’études. C’est un ouvrage qui se veut inscrit dans un double regard : partir de notre subjectivité pour en faire une analyse objective en allant au fond des choses, en ne se contentant pas des préjugés, des a priori ou des explications toutes faites. C’est un ouvrage qui se veut fondé sur des hypothèses opérationnelles, et non sur des explications à l’emporte-pièce ou sur un discours convenu. Il se veut également libéré de toute contrainte, de toute contingence, de tout a priori qui, nécessairement, limiteraient les explications proposées à la compréhension de nos sociétés. C’est un ouvrage d’homme libre et éclairé, un livre qui doit nous permettre de nous regarder tels que nous sommes, sans honte, sans crainte, sans tabou, et surtout de cesser d’exister uniquement au travers du regard des autres.

À qui ce livre s’adresse-t-il ? Plutôt à des intellectuels ?

Cet ouvrage s’adresse au grand public. Le vocabulaire utilisé, les tournures de phrases, les citations, sont accessibles à toutes celles et à tous ceux qui voudront faire l’effort de mieux se connaître, de mieux comprendre et de trouver des pistes pour nourrir leur propre réflexion. C’est une habitude chez moi, d’écrire « de manière démocratique », d’écrire pour le plus grand nombre, afin que tout un chacun puisse se saisir, discuter et critiquer ce travail.

Parlez-nous un peu du contenu ? Y a-t-il des thèmes privilégiés ?

Les thèmes abordés – et ils ne sont pas exhaustifs – sont constitués par des questions sur les fondements de nos sociétés antillaises : la relation à l’autorité, la relation au travail, le statut de cadre, le choix d’être fonctionnaire, la construction et l’évolution de la famille, mais aussi des questions d’actualité telle la violence dans les rapports sociaux ou celle de l’homosexualité, et encore, des questions plus anthropologiques et culturelles telles la sorcellerie, le secret, le tabou et le mythe.

Le fait que vous soyez antillais a-t-il facilité l’écriture de ce livre ?

Le fait d’être antillais est un avantage et un inconvénient. J’ai adopté la « position ternaire » décrite par le psychosociologue français Moscovici qui dit que, pour étudier son groupe d’appartenance et les faits de culture, le chercheur doit toujours adopter une position distanciée de son objet d’étude, tout en sachant qu’il est lui-même l’objet d’étude, qu’il appartient au monde qu’il étudie et qu’il doit toujours s’interroger sur les effets de ses hypothèses, de son raisonnement sur lui-même. C’est une position qui n’est certes pas facile, car nous devons toujours nous dépouiller de nos oripeaux que sont : la crainte de dénoncer, la crainte de se mettre à nu, la crainte de demeurer dans la connivence et la peur du qu’en-dira-t-on.

Un psychologue non originaire des Antilles aurait-il donc eu du mal à écrire un tel livre ?

Il me semble que cela aurait été le cas. Pas seulement pour oser affirmer certains passages. Car, ne nous leurrons pas, beaucoup de personnes extérieures pensent et n’osent pas dire, ne s’estimant pas autorisées et craignant la réprobation, se contentant du « politiquement correct » qui ne permet pas à mon sens une avancée du questionnement. Mais aussi, parce qu’un psychologue extérieur serait souvent (on l’a vu dans le débat national sur la question du « mariage pour tous ») englué dans son mode de pensée convenu et contraint, tenté de projeter ses propres préjugés sur une réalité extérieure qu’il ne comprend pas, avec ses propres codes d’analyse. De même, il ne posséderait pas les clés pour accéder et comprendre des modes de pensée et d’action qu’il cataloguerait vite de « conduites déviantes ou inadaptées ». Je ne parle même pas des interprétations erronées, telles celle d’un praticien hexagonal qui, entendant une maman dire que son enfant ne voulant pas l’écouter elle l’avait laissé « battre son corps », en a conclu au délaissement maternel face à un acte d’automutilation. Il est nécessaire pour parler de la psychologie des sociétés créoles d’avoir, pour reprendre l’expression de Piaget, assimilé puis accommodé la psychologie occidentale pour la questionner et la repenser à la lumière de nos sociétés riches de leur métissage, de leur atouts et de leurs ressources historiques, psychiques et sociales.

Quand vous n’écrivez pas, en quoi consiste votre métier ?

À réfléchir avec les patients qui viennent consulter à mon cabinet, pour essayer de les aider à sortir de leur impasse, en leur faisant pointer du doigt, en les aidant à mobiliser les ressources qu’ils ont en eux. La psychologie n’invente et ne crée rien. Elle aide à faire apparaître les moyens de gérer sa souffrance pour en sortir, ou à mieux la supporter, pour qu’elle devienne plus humaine, plus acceptable pour soi et pour les autres. Ma pratique est résolument optimiste, humaniste et humble. Elle se fonde sur l’idée que si les personnes qui viennent me consulter ont vécu des années sans mon aide, je dois les aider à continuer dans cette voie. L’action du psychologue est fondée sur le principe que chaque individu possède les moyens de s’en sortir et qu’il doit nécessairement passer par le psychologue car tout seul, il n’arrive pas à mobiliser, à utiliser et à optimiser les forces qu’il possède en lui.

Votre ouvrage traite beaucoup de la famille. En quoi la famille antillaise se différencie-t-elle de celle de l’Hexagone ?

La famille antillaise est à la fois semblable et différente de la famille française de l’Hexagone. Elle est semblable car toute famille aspire au meilleur pour ses enfants et voudrait que ceux-ci soient en quelque sorte son prolongement réussi et son digne représentant social. Que l’enfant puisse réaliser les rêves qu’elle a construits. Mais la famille antillaise est différente car elle doit obligatoirement élever son enfant dans la nécessité qu’elle devra se séparer de lui. Dans l’Hexagone, cette question est traitée par une rupture brutale du lien : « À 18 ans, tu devras partir ». Alors que chez nous, la souffrance liée à la séparation n’est pas évacuée, elle est traitée dans la douleur, dans l’effusion des sentiments, et toujours de manière excessive dans la représentation. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Du point de vue historique et sociologique, la famille antillaise constitue une référence pour celle de l’Hexagone, où l’on voit que les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses (nous avons connu ce problème et savons ses avantages, ses inconvénients et ses limites). De même que la question de la cohabitation intergénérationnelle, qui chez nous relève de la famille élargie, mais qui dans l’Hexagone relève de contraintes économiques et financières, peut constituer un modèle de réflexion et d’analyse. Il en est de même pour la question de la tolérance, de la gestion de la différence et du vivre ensemble, des questions que nous vivons au quotidien, lorsque l’on voit comment dans l’Hexagone les familles sont frileuses devant la moindre manifestation de la différence.

D’après vous, de quelle façon les événements de 2009 ont-ils modifié la société antillaise ?

Ces événements doivent être perçus comme un passage nécessaire et obligé. En effet, dans une perspective historique et diachronique, aucune société n’avance de manière linéaire. Par ailleurs, les questions de l’auto-détermination, du nationalisme, de l’identité et du pouvoir, constituent autant d’interrogations récurrentes dans nos sociétés créoles. Elles forment à la fois l’expression d’une revendication jamais éteinte, mais aussi l’expression de la volonté individuelle et collective d’un peuple, face au sentiment de dilution, face à la crainte de la disparition, devant ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation.

Les événements de 2009 ne dérogent pas à cette règle et c’est pourquoi d’emblée, ils ont été associés à une perception positive de la population et à une adhésion massive. L’autre raison de cette adhésion massive fut aussi la peur du lendemain, et ceci est commun à l’humanité. Lorsque l’avenir est incertain, il vaut mieux se replier sur soi, sur des valeurs connues et rassurantes, même si elles n’amènent pas à l’évolution et qu’elles sont construites sur des bases en parties mortifères.

Le passé pour un peuple qui a connu l’esclavage est immanquablement un retour à cet état de meurtrissure. Tout comme ont pu l’être les événements de 1967, ou les grandes grèves des années 50, ils posent la question de la vérification de l’identité, de l’unité, pour s’assurer d’être suffisamment forts pour continuer. Tout comme ces événements antérieurs, les événements de 2009 sont des pages de notre histoire et leur impact sera durable sur 10 ou 20 ans, sauf si nous en décidons autrement. Tout comme les situations dramatiques du passé, ils accroissent les différences entre les riches et les pauvres, affaiblissant les premiers et renforçant les seconds.

L’impact immédiat et heureusement réversible, mais pas avant la durée signalée, c’est que ces événements ont créé une grande méfiance envers les mouvements révolutionnaires et insurrectionnels, et il persiste un profond sentiment d’insatisfaction car la pwofitation dénoncée ne s’est non seulement pas réduite, mais au contraire, elle s’est accrue. Et pour l’immense majorité qui a cru dans ce mouvement, il persiste un vécu dysphorique, une grande frustration, de la colère et un sentiment dépressif. Nous nous méfions de plus en plus de nous et faisons de plus en plus confiance aux autres ; l’inverse de la revendication initiale. Il persiste le sentiment que la révolution du peuple a été confisquée par une minorité, dans le dessein d’accroître les privilèges de cette minorité ou de renforcer le pouvoir de certaines castes.

Il apparaît plus que nécessaire de penser ensemble nos sociétés, afin de les faire évoluer ensemble car nous avons seuls les moyens, le désir et la force de redonner du dynamisme à nos sociétés pour que nos enfants puissent trouver un monde meilleur. C’est à ce véritable défi que nous sommes confrontés, si nous ne voulons pas disparaître, mais surtout si nous ne voulons pas voir continuer à se développer une nouvelle forme de violence, celle qui touche avant tout et surtout les Antillais que nous sommes. C’est un peu ce que j’ai voulu expliquer dans mon ouvrage, en proposant des pistes de réflexion.

Errol NUISSIER est Psychologue Clinicien et Président de la Compagnie des Experts de Cour d’Appel de Basse-Terre (Guadeloupe).