UAG : Eléments de contexte pour mieux comprendre la crise

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Par Aurélie ROGER

Je souhaite porter à votre connaissance des éléments concernant une crise grave qu’est en train de traverser l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG), éclairant sous un jour particulier la manière dont semble être conçue l’autonomie des universités par nos gouvernants.

De rapides éléments de contexte sont nécessaires. L’UAG présente la particularité d’être implantée, sous forme de pôles, dans trois territoires de la région Caraïbe-Amérique, la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique et donc, d’un point de vue politico-administratif, dans trois départements et trois régions (les DOM présentant eux-mêmes la singularité d’être des régions mono-départementales). L’administration centrale de l’université est implantée en Guadeloupe mais depuis plusieurs années, chaque pôle dispose d’un vice-président et est représenté de façon paritaire dans l’ensemble des conseils centraux, qui se réunissent de façon alternative dans les trois implantations.

Depuis maintenant un mois, le campus de l’UAG à Cayenne est bloqué par une mobilisation portant sur diverses revendications, au départ liées à des problèmes relatifs à la vie étudiante (restauration, bus, bibliothèque, etc.), mais renvoyant également à des difficultés liées à la sous-dotation du pôle, notamment en termes d’effectif de professeurs des universités et plus largement d’enseignants-chercheurs, ce qui génère un encadrement par un volet important d’enseignants du secondaire et de vacataires. La présidente de l’université, élue depuis moins d’un an, a apporté ou aidé à apporter des réponses rapides à la plupart de ces revendications, et confirmé la promesse faite dans son programme de campagne de lancer à moins court terme le chantier difficile du rééquilibrage des moyens, en particulier en matière d’enseignement, entre les trois pôles. Le blocage a cependant continué avec pour revendications principales le renvoi des deux principaux responsables élus du pôle, d’une part, et la création d’une université de plein exercice en Guyane, séparée donc des pôles martiniquais et guadeloupéen, d’autre part. La présidente n’a pas accédé en revanche à ces revendications, refusant de s’octroyer le pouvoir de démettre des élus et d’accepter le démantèlement de l’UAG par la scission non préparée d’un de ses pôles.

Il est important de savoir que le pôle Guyane compte 2500 étudiants (l’UAG en rassemblant globalement 13 000) et que les revendications évoquées renvoient moins à un projet universitaire construit qu’à un sentiment global de subordination au reste de l’UAG et aux Antilles de façon générale, largement vécu comme inacceptable en Guyane. Dans un contexte de proche évolution institutionnelle, qui verra département et région fusionner au profit d’une collectivité unique dont l’assemblée sera élue en 2015, la mobilisation au campus de Cayenne, articulée à ce type de ressentiment très porteur sur le plan électoral, semble alors faire aussi l’objet de multiples investissements stratégiques au niveau politique local.

Là où l’on peut s’interroger sur les contours donnés à la notion d’autonomie des universités par nos gouvernants, c’est lorsque, en réponse à cette crise, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, annonce par un communiqué de presse publié dès le 30 octobre diverses mesures, que le protocole de fin de conflit signé le 11 novembre par le préfet de la région Guyane et le recteur de Guyane a reprises et complétées en établissant :

  • la nomination d’une administration provisoire en lieu et place de l’actuelle gouvernance du pôle Guyane (les deux responsables élus évoqués, non démissionnaires, et dont il est pourtant reconnu par ailleurs qu’il n’ont commis aucune faute dans l’exercice de leurs fonctions)
  • le fait que l’administratrice provisoire, nommée et missionnée par la ministre, ne devra dès lors rendre de compte qu’à elle et en aucun cas aux conseils élus ou à la présidente de l’université
  • et enfin, la création d’une université de plein exercice en Guyane, dès la rentrée 2015 ou au plus tard à la rentrée 2016.

Ceci sans que ni la présidente de l’Université des Antilles et de la Guyane, ni les conseils élus de l’université, ni la communauté universitaire n’aient été consultés ou évidemment associés à ces décisions qui actent, de fait, le démantèlement de l’université. A aucun moment le devenir des pôles antillais n’a été réfléchi et l’on continue de prétendre en haut lieu que la décision ne concerne que la Guyane alors même qu’elle impacte évidemment l’ensemble de l’université. Et le pôle guyanais n’a, à vrai dire, pas plus été consulté dans son ensemble, par-delà le groupe mobilisé.

L’autonomie des universités n’aurait-elle donc de face que financière et laisserait-elle place en revanche pour le reste à une véritable tutelle étatique ?

Le communiqué initial de la ministre ainsi que ses conséquences (surenchère revendicative de la part du groupe mobilisé en Guyane, avec le refus de débloquer le campus et la demande d’une université de plein exercice sans délai, finalement obtenue dans le protocole de fin de conflit ; communiqué émanant de la Région Guadeloupe réclamant à son tour une université propre sur son territoire) posent de multiples questions. Une université peut-elle être démantelée depuis le niveau central sur la base d’une mobilisation qui, pour active, ne fait même pas l’unanimité au sein du pôle Guyane, et certainement pas à l’échelle de l’ensemble de l’université, sans qu’à aucun moment la communauté universitaire ou ses instances élues ne soient consultées ? La ministre est-elle mal informée des réalités locales, pour effectuer des promesses qui, dans le contexte universitaire actuel, vouent l’éventuelle future université guyanaise de plein exercice (tout comme ses comparses guadeloupéenne et martiniquaise nées de l’éclatement) au joyeux sort de vague collège universitaire emmenant à des diplômes dévalorisés la jeunesse défavorisée (les Antillais et Guyanais en ayant les moyens préférant déjà envoyer leurs enfants faire leurs études en France hexagonale ou en Amérique du Nord) ? A-t-elle au contraire pour véritable projet de réduire l’enseignement supérieur aux Antilles et en Guyane à cette marge universitaire ? Ou bien l’autonomie signifie-t-elle en ce cas la subordination de l’université et de la ministre à des intérêts politiques locaux qui peinent parfois, par abandon à des logiques électoraliste, à appréhender l’inanité de solutions qui peuvent flatter temporairement l’ego identitaire mais revêtent une dimension totalement délétère à moyen et long terme ?

Dans tous les cas, la crise particulière que traverse cette université particulière qu’est l’UAG me semble soulever des questions propres à intéresser l’ensemble des universités françaises par-delà ce contexte singulier.

Nous nous battons depuis le 5 novembre, ici à la Martinique, pour que notre Université conserve les moyens de mener une politique ambitieuse tant sur le plan pédagogique que sur celui de la recherche. Les difficultés et tensions actuelles, dans le même temps, ne peuvent évidemment être ignorées et nous militons donc pour que de véritables débats aient lieu au sein de la communauté universitaire, qui permettent de donner des contours à une autonomie très poussée de chacun des pôles dans leur gestion financière, administrative et pédagogique. Nous attendons que la future ordonnance concernant l’UAG tienne compte de ces débats, plutôt que d’acter des décisions prises de façon unilatérale et précipitée par le ministère ou le gouvernement, sans nous avoir consultés.

Le sentiment de dépossession totale à l’égard du sort de notre université atteint ces jours-ci son paroxysme…

Aurélie ROGER

MCF en science politique,

Université des Antilles et de la Guyane – Pôle Martinique