Guerre des facs : Les DFA face à leurs responsabilités

Robert-Mapplethorpe_Thomas_1986-02

Par Dominique DOMIQUIN

Après plus d’un mois de mobilisation pacifique, l’intersyndicale du Pôle Universitaire Guyanais (SGEN-CFDT-CDTG ; SNPTES-UNSA ; SNES ; STEG-UTG) a gagné sa bataille contre des universitaires martiniquais.

Hier, lundi 11 novembre 2013, dans le cadre de l’article 73 de la constitution française, le département de Guyane, qui arbore déjà son drapeau, son hymne, et prépare sa collectivité unique, a obtenu de la ministre de l’Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, l’acte de naissance de son « université de plein exercice ». C’est la disparition du « G » de l’ex-UAG. Le pôle Guyanais, résolu à rattraper son retard historique dans l’équilibre des moyens, a donc fini par faire sécession. Entretemps, beaucoup d’encre mêlée de fiel aura coulé de Fort-de France à Cayenne sans que l’on parvienne vraiment à une solution profitable à l’ensemble des étudiants, des enseignants, des territoires et des populations des DFA. Maintenant, la Martinique et la Guadeloupe sont dans un bateau. Resteront-elles soudées pour affronter les orages à venir ? Rien n’est moins sûr. Comment en sommes-nous arrivés là ?

L’escalade passionnelle et ses sherpas politiques

Au début du conflit (8 octobre 2013), seule « l’autonomie de fonctionnement du sport universitaire» était demandée par l’intersyndicale du PUG. Or, période électorale oblige, dès le 15 octobre, la classe politique guyanaise s’en mêle : Très vite, syndicats et étudiants revendiquent à sa suite « une large autonomie », voire une totale indépendance : « Nous voulons une autonomie irréversible, pas comme pour l’IUFM ! » préviennent-t-ils. Loin de calmer le jeu, la riposte médiatique de la toute nouvelle Présidente de l’UAG, la martiniquaise Corinne Mencé-Caster, pointant un trou de dix millions d’euros dans les caisses ainsi que la disparition de nombreuses pièces comptables, ne fera qu’affermir les convictions scissionnistes.

Voilà Rodolphe Alexandre, le premier des Guyanais, hier champion du « NON » à plus d’autonomie devenu, à l’approche des municipales, chantre d’une université de plein exercice pour sa population. Dans sa foulée, la Présidente de Région Guadeloupe, ancienne proviseure, Josette Borel-Lincertin (PS), sensible aux remous de l’affaire sur le campus de Fouillole (et consciente, elle aussi, du timing électoral), se dit favorable « dans l’intérêt des étudiants et de la Guadeloupe » à une université de plein exercice dans l’archipel.

Sans parler de bégaiement de l’Histoire, souvenons-nous que jadis, c’est à la faveur d’une mobilisation des guyanais, lassés de la tutelle académique martiniquaise, que Lucette Michaux-Chevry (RPR), alors chef de la Région Guadeloupe, avait manœuvré pour obtenir du Président Chirac la création du rectorat de Guyane et par ricochet de celui de la Guadeloupe. Mais ce qui pouvait s’entendre à l’époque, à l’échelon d’une académie, est-il viable aujourd’hui à l’échelle d’une université couvrant trois territoires sous perfusion économique ? Pour trois pays totalisant ensemble un petit million d’habitants, trois « universités de plein exercice » avec moins de 2 000 étudiants est-ce crédible ? Pourquoi agir dans la précipitation ? Pourquoi accélérer le calendrier puisque l’autonomie renforcée des pôles était prévue pour 2020 ? Pourquoi pencher pour trois universités-croupions plutôt que pour une solide université commune ? Telles sont les questions que se posent les élus et nombre d’universitaires de Martinique.

La légendaire arrogance martiniquaise

Comme toutes les périodes de transition, celle que nous vivons est agitée. Les universités françaises deviennent des établissements aux Responsabilités et Compétences Elargies (RCE). La jeune Présidente Corinne Mencé-Caster, (pourtant élue en janvier 2013 sur un programme de mise en adéquation des filières avec la réalité économique locale et de rééquilibrage en faveur du pôle Guyane), n’aura pu mener à terme les négociations avec les grévistes. Court-circuitée sans ambages par sa hiérarchie et par les politiques lors des négociations, on la voit mal, désormais, en capacité de poursuivre les réformes structurelles qu’elle avait amorcées.

Toutes les universités du monde sont des lieux de pouvoir. L’UAG n’échappe pas à la règle. Lors des élections de janvier 2013, (où, il faut le dire, les candidats guadeloupéens expérimentés n’ont pas su se désister l’un en faveur de l’autre pour que la Guadeloupe gagne), le slogan de campagne de l’équipe Mencé-Caster était « la compétence plutôt que l’alternance ». Cela en a froissé plus d’un. D’aucuns y ont vu de la suffisance, du mépris envers les guadeloupéens et guyanais en lice. Avant la tempête, un capitaine, surtout s’il doit mener des réformes, cherchera à fédérer plutôt que de s’aliéner ses troupes. Dans cette affaire, les martiniquais ont indéniablement pâti de leur manque de tact et de doigté. Quand vint le temps de négocier, ceux qui réclamaient honneur et respect n’écoutaient déjà plus ; même les vigies qui auraient pu signaler les écueils n’ont pas bougé d’un cil : Alé a-w sé ta-w, viré a-w sé tan-mwen.

La lettre qui a mis le feu au Maroni

On a beaucoup glosé sur le courriel de Raphaël Confiant, doyen de la Faculté de Lettres du Pôle Martinique, au journaliste Danik I. Zandwonis dans lequel les Guyanais sont traités de tèbè. Je ne discuterai pas du contenu d’une lettre qui ne m’était pas destinée… Mais fallait-il exploiter un courrier privé rédigé en créole, le traduire en français à des fins politiciennes ? Machiavel répondrait que c’est à l’aune des résultats obtenus que l’on jauge de la réussite d’une manœuvre tactique. En l’occurrence, la diffusion du courrier privé par les services de communication de la Région Guyane est moralement condamnable mais avouons que l’objectif politique (à court terme) est atteint tant au niveau personnel qu’à l’échelle de la Guyane toute entière. Par ailleurs, il faut aussi questionner la déontologie des journalistes et blogueurs qui ont, sur l’instant, tiré forte audience du kankan, mais qui s’interrogent aujourd’hui quant à l’avenir des jeunes de nos trois pays.

La tactique est une chose ; la stratégie en est une autre

Devant nos populations en léthargie, voilà donc les trois pôles de feue l’UAG désunis dans un contexte économique mondial des plus moroses. Au moment où l’Etat français, qu’on le veuille ou non, est pressé par l’Europe, le FMI, et les agences de notation de rééquilibrer ses comptes et de « dégraisser le mammouth » du service public, les gouvernements successifs sont pris entre le marteau et l’enclume : d’un côté les classes moyennes et les corporatismes qui tiennent à leurs avantages (acquis de haute lutte en des temps prospères mais anciens) ; de l’autre les impératifs économiques d’un monde impitoyablement concurrentiel. Quel avenir alors pour trois « universités » désargentées ? Quelles que soient les promesses, la décentralisation l’a démontré à maintes reprises : l’Etat délègue, habilite, autonomise volontiers, mais n’accorde pas plus de moyens. Qui paie décide. L’autonomie du demandeur va toujours de pair avec l’économie du financeur.

Le complexe hollandais face au syndrome antillo-guyanais

Nous en sommes déjà à l’acte III de la décentralisation et nous faisons toujours ce rêve moelleux, y compris chez nos séparatistes (contre « l’Etat colonial », tout contre !), que l’Etat sera toujours là pour assumer nos errements. L’Etat providence s’en va. C’est comme ça. Tout le monde le sent bien aux Antilles-Guyane. Mais plus il s’en va, plus nos réflexes anticolonialistes brassent le vide ou se dirigent contre nous-mêmes. Plus il s’en va, l’Etat, plus nous sommes en situation de responsabilité, et plus nous ressemblons à des lycéens dans un cockpit d’airbus en plein vol qui tripotent les boutons, tirent sur le manche, ouvrent les hublots et les écoutilles juste pour voir ce que ça fait.

Souhaitons pour nos trois DFA que la victoire Guyanaise ne soit pas une victoire à la Pyrrhus… Ou vwè’y ; ou pa vwè’y…

Une petite remise en perspective

En 2012, l’Université des Antilles-Guyane affichait déjà un déficit officiel de 7 021 174 €. Fin avril 2013, le ministère de l’Enseignement supérieur publiait le classement des universités françaises. Sans surprise, l’UAG y figurait parmi les dix plus mal notées avec un taux de réussite de 24,2% en licence et master et 9,8 minuscules points de valeur ajoutée (indice censé traduire la capacité d’une université à faire réussir ses étudiants).

On peut se consoler en se disant que les vrais derniers de la classe sont Montpellier II, la Réunion, Paris XI, Paris VIII ou Toulouse II. On peut aussi soupçonner certaines facs de délivrer des licences au rabais pour grimper au classement général. On peut même se bercer d’illusions en arguant qu’avec 28% de réussite en licence, l’UAG faisait preuve de sérieux, voire de sévérité… Honnêtement, ça n’aide toujours pas à faire passer la pilule. Force est de constater que le bât blesse.

Vous avez dit « nivellement par le bas ? »

Depuis sa création, l’UAG tient plus du mulet que du pur-sang. Aucune directive ministérielle n’y a jamais rien changé. Il faut vraiment saluer l’énergie et le courage de tous ceux, de chez nous et d’ailleurs, qui se sont investis pour que ce pis-aller originel ne demeure pas notre indépassable horizon, mais restons lucides : en dehors du manque chronique de moyens dont a toujours souffert notre défunte université, admettons que l’orientation de nos jeunes bacheliers n’est pas toujours des plus pertinentes et que demeure un véritable problème de recrutement.

Les faits sont là : Nos meilleurs lycéens, souvent ceux dont les parents relèvent des CSP les plus favorisées (enseignants, médecins, avocats, pharmaciens, architectes, chefs d’entreprise…) sont 75% à partir le plus tôt possible. Sauf à être de mauvaise foi, comment les blâmer de vouloir étudier dans les meilleures facs ou « prépas » de France et du monde ? Les autres, (et parmi eux beaucoup de titulaires d’un bac pro, qui ont depuis la réforme des lycées, accès à la fac) se dirigent vers nos campus souvent par défaut. Ajoutez à cela, la dévaluation du bac par les gouvernements successifs de droite ou de gauche, (le fameux objectif de 80% d’une classe d’âge devant obtenir le bac), qui a conduit de plus en plus d’étudiants, bac au rabais en poche, à s’inscrire à l’université. Sans parler de la pléthore de jeunes qui quittent le système scolaire sans diplôme ni qualification… L’UAG ne reçoit donc, essentiellement, que 25% des bacheliers de nos trois pays, peu préparés à l’exigence et à la discipline que requièrent les études universitaires.

C’est parce que je les estime, que je suis déçu par nos élites universitaires qui prescrivent alé vini, à longueur de media, sur tous les sujets de l’ail au zinc ; promptes à critiquer nos politiques mais qui pour le coup, en matière de préservation de l’UAG font preuve d’un opportunisme foudroyant. Peut-être aussi, je dis « peut-être », sur nos campus, aurait-il fallu prendre plus tôt certains tournants idéologiques (marxisme, maoïsme, trotskysme et autres avatars étant frappés d’obsolescence) et tenir compte de la réalité du terrain. Faire un peu moins de « politique » et apprendre à travailler avec les acteurs économiques locaux. De toute façon, au sein de la population , ceux qui le peuvent ont déjà tranché : « Mwen, an ka voyé timoun an mwen an Frans dèpi avant le bac ! »

Qu’importe la charrue, tant qu’on n’a pas les bœufs ?

A l’heure où, partout dans le monde, on se regroupe, où l’on mutualise les moyens afin d’être plus forts et compétitifs, voilà donc notre UA(G) au bord de l’éclatement. Dans la Caraïbe, l’université des West Indies (fondée en 1948 sous la poigne du colonisateur anglais) regroupe 17 pays articulés sur trois pôles (Barbade, Trinidad et Jamaïque), dont pas un jusqu’ici ne revendique SON université de plein exercice. Cherchez l’horreur… Les trois DFA sont aujourd’hui devant de lourdes responsabilités historiques. Nul autre que nous n’aura construit cette destruction. « Notre université sera ce que nous en ferons » disent nos cousins guyanais. Je salue bas leur victoire et respecte leur combat, tout en leur répondant avec amitié « Lafanmi, notre université a toujours été ce que nous en avons fait ». Et pour ne pas « blâmer une contrariété », je préfère tirer pour ma part quelques enseignements de cette rocambolesque épopée :

Qu’importe le statut juridique, quand on veut vraiment, on peut : Ainsi, comme la Guyane, mais dans un autre registre, la Guadeloupe a su, sans trop de gourmandise, prendre efficacement des habilitations qui lui permettent de décider et d’agir dans des domaines relevant normalement de la compétence de l’Etat. La Martinique fait aujourd’hui de même.

Qu’importe le statut juridique, on n’obtient rien dans un DFA si l’on n’a pas à la fois l’oreille de Paris (celle du gouvernement) et la confiance de sa population. Tous les espoirs sont permis aux leaders politiques ultramarins qui, bien chouké à leur territoire, gardent un pied à matignon et/ou à l’élysée. Ainsi, dans l’instant électoral, le poids de la Guyanaise Christiane Taubira, ministre de la justice, a indéniablement fait pencher la balance du côté des grévistes du PUG. Il en irait surement de même si le Guadeloupéen Victorin Lurel, actuellement à la tête d’Oudinot, devait appuyer les voix qui réclament déjà la scission entre les pôles Guadeloupe et Martinique.

Qu’importe le statut juridique, dans une France décentralisée, c’est bien à partir de chez nous que se décident les choses et c’est bien chez nous qu’il faut ensuite assumer les conséquences de ses choix. Rien ne l’illustre mieux que le cas des deux îles du Nord, ex-communes de la Guadeloupe ayant opté pour l’article 74. Comment ne pas être frappé par la différence de résultat entre Saint-Barth (qui se paie le luxe de refuser l’aide de l’Etat même après le passage d’un cyclone !) et celui de Saint-Martin (qui s’enfonce depuis son changement institutionnel et n’en a jamais autant fait appel à l’Etat que depuis qu’elle est « autonome »…)

Qu’importe le statut juridique, le calendrier électoral fixé par Paris demeure le même pour tous. En tant que partisan d’une autonomie voulue, bien comprise et assumée par les guadeloupéens (dont je suis), comment expliquer autrement que par la fébrilité des municipales approchant, le fait que nos politiques, excepté les martiniquais Serge Letchimy et Alfred Marie-Jeanne, aient accepté si facilement un démantèlement, un détaillage (au sens créole du terme) de l’UAG en trois moignons d’universités ?

Qu’importe le statut juridique, il n’est donc de richesse que d’hommes et l’avenir est toujours ce que l’on décide d’en faire, en se gardant de trop d’orgueil, et en restant conscients que nous sommes ici, plus que d’autres, exposés aux aléas de la nature.

Qu’importe le statut juridique, chak bèt a fé ka kléré pou nanm a-y… C’est chacun pour soi et Dieu pour tous dès qu’il y a ressource financière à partager. Car chez nous, aux Antilles et en Guyane (je supprime le trait d’union, désormais tombé en désuétude), la logique veut apparemment que seul, on se sente plus fort qu’à trois.

© Dominique DOMIQUIN pour creoleways.com

Lire aussi : http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/dans-les-universites-en-panne-de-credits-la-colere-monte-3346/