France : Le professeur Achille Mbembe propose une « Critique de la raison Nègre »

Achille Mbembe.

Achille MBEMBE est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Witvatersrand (Johannesbourg, Afrique du Sud) et à Harvard (USA). Membre du comité scientifique et de rédaction de plusieurs revues internationales, ce penseur, qui connait bien la France, interroge inlassablement l’histoire, la sociologie et la philosophie politique, en se gardant de tout universalisme abstrait comme des instrumentalisations essentialistes des postcolonial studies.

Pour ce scientifique, le délitement du lien social, la fin de l’État Providence, l’affaissement d’une éthique du prochain sont des dangers qui menacent l’équilibre des démocraties occidentales contemporaines. Dans son dernier ouvrage « Critique de la raison nègre » il propose notamment d’en finir avec la notion de race. Attentifs aux drames humains qui se jouent singulièrement à Lampedusa, nous publions cette interview -accordée il y a quelques semaines à Valérie Marin La Meslée du journal Le Point- dans laquelle l’auteur réagit à l’actualité des flux migratoires en Europe. Achille MBEMBE fait aussi référence aux insultes graves essuyées par Christiane TAUBIRA, actuelle Garde des Sceaux qu’une militante du Front National a publiquement comparée à un animal sauvage du fait de ses origines et de la couleur de sa peau.

Le Point.fr : Dans votre dernier livre, vous insistez sur le fait que l’Europe n’est plus au centre du monde, et pourtant elle attire encore une immigration qui fait l’actualité…

Achille Mbembe : L’Europe entre dans une phase où il sera de plus en plus clair qu’elle ne formera plus jamais une société homogène et qu’elle devra conjuguer son identité sur le mode de la multiplicité. Elle doit faire face à cette mosaïque alors même qu’elle n’est plus le centre de gravité du monde. La combinaison de ce déclassement historique et de l’émergence, ou résurgence, de forces de clôture n’est pas accidentelle. Elle aggrave la prolifération de fantasmes. L’écart entre le déclassement effectif de l’Europe et la prise de conscience mondiale de ce dernier (y compris chez ceux qui pensent encore y trouver leur salut), cet écart, ce décalage, explique la collision des temps si caractéristique de ce que nous vivons actuellement. Les grands laboratoires de demain sont en Afrique, en Amérique latine, en Asie, en Chine, en Inde, au Brésil, ce qui ne veut pas dire que l’Europe n’a rien à dire. Il faut seulement qu’elle accepte que le monde l’aide à réanimer ce que fut son idée.

Vous parlez d’un « devenir nègre » du monde, pensez-vous aux migrants d’origines diverses, Syrie, Somalie, qui affluent sur ses rivages ?

Oui, car ils font l’expérience d’un arrachement à leur lieu natal et d’une plongée dans l’inconnu, hier l’Atlantique, aujourd’hui la Méditerranée, en prenant un risque mortel. Le voyage est aléatoire, la destination pas du tout garantie. Mais la différence avec le nègre du premier capitalisme (du XVe au XIXe siècle), c’est qu’hier les nègres, objets de vente, étaient achetés pour une aventure qui se soldait souvent par le désastre, l’Atlantique devenant un énorme cimetière au temps de la traite de l’esclavage. Alors qu’aujourd’hui ces migrants payent des passeurs. S’agissant de ceux qui fuient la misère, ce déplacement nous dit quelque chose de fondamental de la structure actuelle du capitalisme : il y a toute une humanité subalterne dont le capitalisme n’a pas besoin. Le drame d’aujourd’hui, c’est de ne même plus pouvoir être exploité, alors qu’hier le drame était d’être exploité. Là réside le basculement que mon livre s’efforce de pointer.

Ces Français, pauvres, qui appartiennent à cette « humanité subalterne » et qu’on nomme « petits Blancs » sont -ils donc les nouveaux nègres ?

Tout à fait. Mais les « petits Blancs », au début du capitalisme de la plantation aux États-Unis, vivaient en convivialité avec les nègres jusqu’à ce que le capitalisme commence à produire le sujet de race : la figure du Blanc et la figure du nègre sont des constructions historiques. Celle du nègre s’établit à travers une série de mesures qui le dépossèdent de tous droits, et donc de la possibilité de s’imaginer un futur. Il se crée alors, à côté de ce nègre en survie, un ensemble de privilèges qui découlent de la « blanchitude ». Ce faisant, on instaure une séparation entre deux classes dominées, faites de ces Blancs et de ces Noirs qui cohabitaient en bonne sociabilité jusque-là. Elle s’est instaurée parce que la grande peur des classes possédantes d’alors était celle d’une insurrection menée par une coalition multiraciale réunissant petits Blancs et nègres.

Le nègre est le symbole du corps-marchandise

Aujourd’hui, en France, le Blanc se découvre tel face au Noir dans une société multiraciale. Comment s’explique ce recours-retour à la couleur de peau comme marqueur de différence ?

En effet, on assiste de la part de communautés noires aujourd’hui en France à un moment culturel assez particulier qui vient répondre à la façon dont ces communautés ont été historiquement enfermées dans une problématique de la différence. On a vu dans l’histoire des États-Unis ce moment où l’on dit aux Noirs « vous êtes différents ». Leur réponse en forme de « oui nous sommes différents » est une étape de revendication, pour faire communauté, pour faire masse, afin d’être traités comme les autres. Cette revendication n’est jamais le moment terminal. Mais, bien sûr, le risque est gros que cette étape ne soit pas franchie et que se développe alors ce type de repli. Dans la lutte pour créer un monde libéré du fardeau de la race, il nous faut arriver à cette destination finale, arriver à ce que nous soyons traités comme tous les autres humains. En dépit de toutes les formes de racialisation, d’ethnicisation, de différenciations sur la base du sexe, de la religion, de la culture, nous sommes tous des êtres humains appelés un jour à passer le relais à d’autres.

Il semble qu’il y ait encore du chemin à faire, quand on voit Christiane Taubira renvoyée à la condition animale. Ce type de réaction appartient-elle spécifiquement à cette figure du nègre et à ce « puits aux fantasmes » que vous analysez dans Critique de la raison nègre ?

Face au nègre, la raison perd la raison. On peut parler de la raison chinoise, ou autres, mais la différence avec le nègre est que, de tous les êtres humains, il est le symbole du corps dont il fut fait marchandise, et du fait que le projet final du capitalisme, dans un système économique d’exploitation des richesses, est d’abolir la distinction entre êtres humains, choses et marchandises. Dans l’histoire, seul le nègre a été l’exemple vivant de cette tentative d’abolition. Concernant les propos sur madame Taubira, on est très justement à ce stade où l’apparition du nègre sur la scène publique provoque des troubles de la raison caractéristiques d’une logique du racisme dont une part relève d’une forme élémentaire de la maladie mentale. La figure du nègre met la raison en déroute. Il n’est pas le seul dont l’apparition sur la scène provoque des troubles mentaux, il partage ce malheur avec le juif. Mais, contrairement au juif, il est le seul à être renvoyé constamment à l’état de nature et à l’état d’animal dont on pense qu’il peut être domestiqué, ce fut l’idéologie de la colonisation. Cet animal qui provoque également la terreur parce qu’on le soupçonne d’être incontrôlable… Je n’ai pas de mots assez durs pour condamner ce que madame Taubira a subi, mais malheureusement, cela participe de l’air du temps.

Source : http://www.lepoint.fr/societe/achille-mbembe-face-au-negre-la-raison-perd-la-raison-27-10-2013-1748369_23.php

Bibliographie :

« Critique de la raison nègre » éditions La Découverte, collection Cahiers Libres, 272 pages, 21 euros

« Johannesburg : The Elusive Metropolis » (avec Sarah NUTTALL), Duke University Press, Durham, 2008

« Sortir de la grande nuit – Essai sur l’Afrique décolonisée » (La Découverte, Paris, 2010)

« On the Postcolony », Berkeley, University of California Press, 2001

« De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine », Karthala, Paris, 2000 (réédité en 2005)

« On Private indirect Government », Dakar, Codesria, 2000

« La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun. 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie », Karthala, Paris, 1996.

« Le Politique par le bas en Afrique noire. Contributions à une problématique de la démocratie » (avec Jean-François BAYART et Comi TOULABOR), Karthala, Paris, 1992

« Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale », Karthala, Paris, 1988

« Les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire », L’Harmattan, Paris, 1986