Antilles : Les intellectuels vent debout contre Manuel Valls

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Le Ministre de l’intérieur Manuel VALLS (PS) atterrit ce soir en Guadeloupe pour une visite très attendue par la population et les autorités locales. A l’heure où la flambée de violence dans l’île atteint un paroxysme ; en pleine campagne électorale pour les municipales, chacun espère qu’au-delà des habituels effets d’annonce, des propositions fortes et des moyens (tant humains que financiers) seront mis en place pour tenter d’endiguer le fléau.

Impossible de nier cependant qu’en ces temps de crise, les thématiques populistes (insécurité et immigration) ont le vent en poupe. Dans l’Hexagone, le Front National, en quête de légitimité républicaine, a su capitaliser sur l’impact médiatique de la victoire de son candidat aux Cantonales de Brignoles (Var). Comme Nicolas Sarkozy en son temps, certains au PS seraient-ils tentés de faire germer le fruit de leurs ambitions personnelles sur un terreau douteux ? On se souvient qu’il y a peu, Manuel VALLS avait déclaré que « les Roms [avaient] vocation à rentrer en Roumanie ».

Aujourd’hui, c’est l’arrestation devant ses camarades et ses professeurs de la jeune Léonarda, collégienne kosovare sous le coup d’une expulsion, qui suscite une vive émotion tant Outre-Mer que dans l’Hexagone. En l’espèce, devant la quasi unanimité et la virulence de l’indignation tant à gauche qu’à droite de l’échiquier politique français, le Ministre de l’Intérieur, dont le style « musclé » n’est pas sans rappeler celui d’un certain Sarkozy (jadis titulaire de cette même fonction), a immédiatement ouvert une enquête administrative.

La Rédaction de Creoleways , qui souhaite encourager le débat au sein de la société civile, soumet à ses lecteurs les tribunes respectives du philosophe Guadeloupéen Jacky DAHOMAY et de l’écrivain Martiniquais Patrick CHAMOISEAU,  faisant à nouveau état de leur indignation.

HONTE A VOUS, MONSIEUR LE MINISTRE.
Par Jacky DAHOMAY

Monsieur le Ministre Manuel Valls,

Vous mettez ce soir les pieds dans notre île, la Guadeloupe, qui souffre d’une désespérance grave,  qui est en train de perdre le sens même du vivre ensemble et qui connaît le taux le plus élevé de criminalité de France. Vous allez  sans doute –et on ne peut vous le reprocher- annoncer quelques mesures supplémentaires concernant le dispositif policier pour lutter contre la délinquance. Certains élus vous demanderont allègrement de renforcer la lutte contre l’immigration même si l’écrasante majorité des crimes commis ici sont  le fait de Guadeloupéens. Vous allez sans doute repartir, fier de vous et de votre mission –on ne sait trop laquelle- accomplie. Mais une chose est sûre : vous n’aurez pas communiqué l’idée d’une politique pouvant donner sens à l’existence collective ni l’espoir qu’un autre monde soit possible, plus humain, avec des valeurs véritablement universalistes. Car vous symbolisez une France et une Europe se nourrissant de la haine de l’autre, une France et une Europe qui ont rendu possible la tragédie de Lampedusa, véritable gouffre où ont fait  naufrage les valeurs humanistes les plus élémentaires d’une Europe où ne clignote plus le sémaphore de ses lumières.

Car voyez-vous, Monsieur le Ministre, depuis vos déclarations sur la « vocation des Roms » je suis atteint d’un haut-le-cœur qui ne me quitte plus, jour et nuit. Pour moi, homme de gauche, vous représentez le contraire de ce qu’une tradition socialiste en France pouvait avoir de noble et le représentant exemplaire (avec Marine Le Pen bien sûr) d’une tradition nationaliste française et plus largement européenne, pouvant toujours produire les désastres historiques qu’il faut toujours imaginer. Pour nous, Antillais, un tel nationalisme est inacceptable ; nous avons souffert de cet assimilationnisme incapable d’accepter la diversité culturelle. C’est pourquoi durant les six années durant lesquelles je fus membre du Haut Conseil à l’Intégration, présidé par Blandine kriegel, j’ai défendu l’idée qu’il fallait distinguer entre intégration assimilationniste et intégration républicaine. J’ai démissionné du HCI (suivi de l’écrivain Edouard Glissant) quand fut nommé Brice Hortefeux comme ministre de l’ « identité nationale ». Je ne vois pas d’ailleurs ce qui, en dernière instance, vous distingue tous les deux. Comme lui, vous êtes un chercheur d’or de l’identité nationale. Vous recherchez une identité française pleine et entière comme un âge d’or qui n’a jamais existé et vous ressemblez à ceux qui poursuivent le bonheur de façon effrénée, provoquant le malheur autour d’eux et en eux-mêmes, alors que le bonheur n’arrive que de surcroit dans l’existence, sans même qu’on l’ait cherché. L’important disait le philosophe Kant n’est pas d’être heureux mais d’être digne de l’être.

La tradition républicaine française a toujours eu du mal à se dégager d’un certain nationalisme. Or, l’intégration authentiquement républicaine doit se distinguer d’une assimilation culturelle. Tous les citoyens français doivent partager les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes principes politiques fondamentaux communs mais cela n’exclut pas la diversité culturelle. C’est parce que vous confondez intégration républicaine et assimilation culturelle que vous avez été amené à déclarer que certains Roms n’ont pas la vocation d’être français. Vous auriez pu lutter efficacement contre des délinquants sans préciser leur origine. On dit que certains Roms ne veulent pas que leurs enfants aillent à l’école. Vous auriez dû affirmer avec force le principe républicain selon lequel tous les enfants présents en France ont droit à l‘instruction publique. Et je vous aurais soutenu si vous aviez envoyé les gendarmes chercher les enfants et les amener à l’école. Je me souviens que, quand j’étais jeune enseignant, lorsqu’arrivait la saison de la récolte de la canne à sucre, certains pères retiraient leurs fils de l’école pour se faire aider dans les champs. Nous allions avec les gendarmes chercher nos élèves pour les ramener à l’école. Les pères nous disaient : « ce sont nos enfants ». Nous leurs répondions : « ce sont les élèves de la république » ! On peut donc réaffirmer l’autorité de la république sans tomber dans la discrimination culturelle et nous Antillais, nous sommes très sensibles sur cette question. Nous en avons tant souffert et hier encore, nous avons vu votre prédécesseur, Monsieur Guéant, déclarer qu’il y a des civilisations inférieures et d’autres supérieures.

Souvent dans l’histoire, la république française est passée « à côté de son cri » pour reprendre une expression d’Aimé Césaire. Lorsqu’en 1848 a été aboli l’esclavage, les républicains l’on fait comme si c’était la république qui octroyait des droits alors que ceux-ci étaient inscrits dans la personne même des esclaves, nos aïeux. Et même en 1884, dans une conférence tenue à l’Alliance française, un Jean Jaurès, l’un de vos maîtres, a pu déclarer : « Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que nous n’avons pas fait de mal à leurs frères volontairement ; que les premiers nous avons étendu aux hommes de couleurs la liberté des blancs et aboli l’esclavage ». De même aujourd’hui, vous oubliez le principe Kantien selon lequel chaque être humain possède le droit de visiter la terre. Kant aussi était contre le principe des « droits octroyés ». Pardonnez-moi de faire cette référence philosophique, à vous qui avez l’âge de mes enfants, mais je suis un vieux professeur républicain, et quoique retraité, j’ai encore la passion de l’instruction publique.

En permettant que Léonora, cette jeune Kosovar, soit exclue de l’école, dans les conditions que l’on sait, vous déshonorez la république et même Nicolas Sarkozy avait recommandé que des élèves ne soit pas exclus de France en période scolaire. C’est une honte. Et au lieu de condamner les pratiques des fonctionnaires en la matière, vous les soutenez d’abord et demandez une enquête ensuite. Pour vous, le droit a été respecté. Mais que valent les lois sans l’esprit des lois, que penser de ces fonctionnaires qui appliquent la loi sans aucun discernement c’est-à-dire avec une défaillance du jugement ? C’est exactement ce que Hannah Arendt appelait « l’absence de pensée ou de jugement » qui aurait caractérisé Eichmann mais pas seulement lui, tous ces fonctionnaires responsables de cette « étrange défaite » de la république française durant la seconde guerre mondiale et qui a conduit en 1942 à la création en France de camps de concentration pour les Roms.

Monsieur le Ministre, la meilleure chose que vous pouvez faire en ce moment c’est de donner votre démission si vous ne voulez pas que votre propre camp et votre gouvernement ne soient affaiblis. Les Antillais n’ont ni la vocation de devenir indépendants ni celle de rester dans la république française. Il leur appartient de construire un projet de société favorisant la solidité du lien social. Mais une chose est sûre : ils doivent se garder des conceptions de l’identité national-populiste que vous propagez dans le sillage du FN.

Après votre bref séjour, vous repartirez plein vent vers l’Hexagone. Puisse cette honte que vous provoquez vous poursuive longtemps encore. C’est le seul et modeste cadeau qu’on peut vous faire dans cette région d’Amérique.

 Jacky Dahomay.

(Petit rappel, en guise de non-salut à M. Manuel VALLS)

POUR LE DROIT A L’ERRANCE
Par Patrick CHAMOISEAU

1

De la création d’un ministère de l’identité nationale et de l’immigration, en passant par les nationalités révocables et le bannissement collectif des Rom, se dessine en France un effondrement éthique d’une ampleur sidérante.

Une indécence majeure qu’aucun bénéfice politicien ne saurait justifier.

De très vieilles ombres sont de retour et nous fixent sans trembler.

Dès lors, il ne s’agit même plus d’administrer une identité nationale, il faut maintenant lui infliger une purification, d’où ces déchéances de nationalité qui viennent parachever les charters, les camps de rétention et les procédures expéditives où les juges, garants des libertés, se font indésirables.

Si le présent que nous vivons n’interroge pas l’oubli, s’il n’est pas effervescent d’amour, de respect, de dignité, et d’une éthique vivante, notre futur peut se retrouver envahi de passé. L’éthique vivante n’est pas cette morale bien commode qui pose des à-priori de valeurs que l’on peut déposer en marge de sa conscience pour servir d’alibi à la dérive de nos actions. L’éthique vivante est faite de relation à l’Autre, elle est en relation à l’Autre. Elle nourrit le vœu de se réaliser dans l’Autre, et aspire à ce que l’Autre se réalise en nous.

L’éthique vivante n’est constituée d’aucune armure de valeurs immobiles.

Elle est disponible pour la rencontre, et l’expérience, et l’événement de l’Autre. Elle sait que l’imprévisible, même l’impensable de l’Autre, sont l’unique manière de ne rien perdre des richesses potentielles du donner perpétuel, du recevoir constant. C’est ainsi que la Relation ouvre le futur aux grandes fécondités. C’est ainsi qu’elle assure au présent son degré indispensable d’amour, de partage, de juste fraternité, et son souci de la moindre différence. C’est ainsi qu’elle ouvre à notre devenir l’appétit le plus vaste pour la diversité.

Et parmi ces diversités dont nous avons besoin –– nous dont l’imaginaire est désormais appelé

à une errance au monde –– nous devons aujourd’hui célébrer l’éclat du nomadisme.

2

La vieille rivalité entre « sédentaires » et « nomades » (que réactive jusqu’à l’absurde l’obsession d’une « identité nationale ») fait que tout ce qui n’est pas sédentaire nous a toujours semblé dérangeant et dangereux. Notre vieil imaginaire n’a de cesse, dans toutes les régions de toutes les rives d’Europe, et en France encore plus, de rendre aux nomades la vie bien difficile, et souvent invivable.

Le passé de l’Europe est émaillé de ces atteintes à la culture nomade, qui persistèrent sous tant de formes et de formulations. Des régimes d’exception aux livrets de circulation, en passant par les tentatives eugénistes visant à la protection scientifique de la race, jusqu’à ces enfants qui furent jetés dans des hôpitaux psychiatriques, ou placés de force dans des familles d’accueil chargées de les civiliser. Cet éventail de tracasseries servit d’introduction à toutes sortes de camps d’internement, lesquels précédèrent de peu ceux de la déportation ou les recours au génocide que mirent en œuvre de sombres régimes autoritaires.

Avec un tel passé, on comprend que les pauvretés sociales et humaines que l’on peut retrouver dans certains groupes de ces gens du voyage, n’est nullement consubstantielle de leur nature ni de leur nomadisme. Elles proviennent des conditions qui leurs sont faites durant des millénaires par des sédentarités qui se disent « civilisées », et qui ont tant chanté l’idée des Droits de l’Homme.

Toutes ces déviances et chapardages qui servent aujourd’hui de prétexte à leur bannissement collectif, aux rafles et aux charters, ne sont que la résultante d’une résolution ancestrale à les voir disparaitre ! Or, en ces temps écologiques, la culture nomade n’est rien d’autre qu’une richesse. Elle suggère que la terre n’appartient à personne. Elle exprime que la terre est en partage pour tous, et que l’on devrait s’y déplacer librement, sans contraintes. Les cultures nomades sont mieux adaptées à ces « identités ouvertes » qui sont une des soifs du monde contemporain. Elles ont déjà cette avance qui autorise à prendre en compte non pas une Nation, un territoire et des frontières, mais un ensemble-monde à partager et sauvegarder ensemble, dans le respect et dans la dignité de tous.

Le nomadisme, vieil amant de la terre, considérant toute possession comme avilissante, n’est pas un archaïsme ; il est au contraire devant nous comme un astre oublié, une origine à retrouver ! Une Europe qui ne saurait l’intégrer à son imaginaire est une Europe qui se  condamne aux garrots des frontières sans âme, à la réfraction des impasses symboliques, et à la fascination stérile pour les murs, les forteresses et les remparts !

Avec une prise en compte décente des cultures nomades, l’Europe montrerait qu’elle n’est pas simplement une Europe de puissance, de sociétés de marchés, de banquiers impudents et de financiers arrogants, mais un espace d’humanité en devenir qui imagine sans prééminence ni orgueil un autre monde possible !

3

Nous nous composons autant de ce que nous avons que de ce qui nous manque. Nous sommes tissés autant de ce que nous avons su sauvegarder que de ce que nous avons laissé offenser, détruire ou abîmer. C’est par là que notre futur nous guette, je veux dire : que notre avenir nous exauce ou nous frappe.

Ainsi, chaque fois qu’un possible humain se voit avili d’une manière quelconque, ce sont tous les possibles humains qui s’en trouvent menacés. Les ombres sont aveugles : elles portent une atteinte sans partage à tous les horizons. Elles bondissent sans limites chaque fois qu’une lumière s’est affaiblie, ou s’est éteinte, c’est-à-dire qu’une vigilance –– la tienne, la mienne, la nôtre –– s’est mise à vaciller. Et si nos convictions sont faibles, que notre indignation perd de ses innocences et de sa folle jeunesse, alors toute les lumières chancellent : ce sont alors les ombres qui se renforcent et nous fixent sans trembler.

Nous avons perdu l’énergie vivifiante des explorateurs. Nous souffrons du tourisme qui ne fait que dénaturer le voyage. Nous reste, comme possible extension, le minerai de l’errance que conservent si vaillamment les cultures nomades.

L’errance nous ouvre aux imaginaires des peuples qui se touchent, qui s’emmêlent, qui construisent à même l’étoffe des désirs et des rêves, un monde autre qu’il nous faut habiter.

L’errance fréquente un incertain renouvelé, comme un pari sur le maintien des longs émerveillements, c’est ainsi qu’elle nous offre l’irruption bienheureuse de l’imprévisible, l’éblouissement toujours fécond de l’impensable, avec parfois la chance d’y surprendre les bouleversements de la beauté.

Là où l’errance effleure, affleure, préserve et goûte avec sobriété, l’esprit sédentaire conquiert, renverse, exploite, épuise.

Là où l’esprit sédentaire arrache, empoigne, emporte ; l’esprit nomade ne déracine aucun possible ; il se contente d’en extraire des rencontres, d’en forger de multiples expériences, et de les réunir dans l’amitié des chemins et des vents.

Là où l’esprit sédentaire ordonne aux démesures du monde, l’esprit nomade va tenter de les vivre sans conquêtes et sans dominations, et cette simple ouverture nous libère déjà de bien des fixités, et nous dégage continûment un souffle d’espérance.

Seule l’errance permettra à nos histoires antagonistes de se rencontrer, à nos mémoires exclusives de se renforcer mutuellement, à nos luttes égocentriques de s’inscrire dans l’archipel des solidarités.

4

Seule l’errance sait que le jour et la nuit cohabitent dans les pulsations du vivant ; que les espaces et les temps se superposent et s’accumulent dans les circulations insatiables de la vie ; que dans le miroitement de leurs passés, les horizons de leurs présents, toutes nos cultures sont solitaires –– mais solidaires de ces constellations où se rejoignent les paysages de notre destin commun.

Pour tous, au nom de tous,
nous réclamons l’errance,
comme un possible,
comme une chance
et comme un droit imprescriptible.

Patrick CHAMOISEAU

Discours du lundi 8 novembre. 2010 – Petit théâtre du TNP –
Avec le concours de la Maison des Passages.

Voir aussi sur Creoleways :

de Jacky DAHOMAY : Roms, le Moment Populiste de Manuel Valls

de P CHAMOISEAU : Lampedusa, ce que Nous Disent les Gouffres