Guadeloupe : Le Cri A-Créole du Dramaturge Frantz Succab

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A Creoleways, nous soutenons les dynamiques culturelles et économiques créoles. Nous nous voulons aussi une fenêtre d’expression libre pour les membres des sociétés civiles des territoires créoles, qu’ils soient connus ou citoyens « lambda ». Nous sommes évidemment ouverts à la critique et au dialogue et c’est dans cet esprit que nous publions ce véritable cri du cœur, à l’approche du mois du créole, du dramaturge et idéologue nationaliste Guadeloupéen Frantz Succab, Rédacteur en chef du journal « Le Mot-Phrasé ». Peut-on être à la fois créole et pas créole ? C’est la question périlleuse à laquelle il tente, sauf erreur de notre part, de répondre :

ÊTRE CRÉOLE… OU NE PAS ÊTRE ?

Telle est la question que je vois percer (sans en avoir l’air vraiment) sous l’engouement annuel du mois du « Kréyòl», que reflète bien la dernière livraison de TV Magazine –France-Antilles. Ne le prenez pas mal, les amis, vous créolistes ou « kréyolopal » (à ne pas confondre) de bonne volonté ! Mais posée ainsi, comme si de rien n’était, cette question me gonfle chaque année davantage. Pour tout dire, ça me fait avoir peur de moi-même.

Dans son article introductif de quelques interviews de célébrités, Yvor. J. Lapinard part d’une vérité : la langue et à la culture créoles sont célébrées aujourd’hui à une échelle internationale : à l’instar des Antilles [encore] françaises, dans l’espace caribéen, dans l’Océan Indien, en Amérique du Nord et en Europe, « partout où la diaspora antillaise est présente »… Soit ! Toutefois, cette diversité même devrait nous inviter à nous interroger sur une autre diversité : celle des motivations et des intentions de chacun de ces peuples, chacune de ces nations, si singulières dans ce gigantesque pluriel. Le moins qu’on pourrait dire c’est qu’entre des Etats souverains et des nations sans Etat ou carrément, comme la Guadeloupe, qui ne s’appartiennent pas, il y a des destins fort différents, voire incompatibles. Et que ce rituel commun pourrait contribuer à hisser les plus hésitants.

Y.J.L le sent bien, mais ne va pas plus loin. Il croit devoir bifurquer en citant le député martiniquais Serge Letchimi, lors d’un amendement cosigné par Victorin Lurel et Jeanny Marc en 2009 intitulé : « Les langues créoles font partie du patrimoine national [français] ». Que disent-ils par la bouche de Letchimy : « Il s’agit d’une exigence pour répondre aux enjeux de la pluralité et à la diversité culturelle, afin que le France accède enfin à la modernité, s’ouvre à la complexité, à la diversité du monde contemporain, et RECONNAISSE QU’ELLE EST CONSTITUÉE DE PAYS »…

Je doute que la Journée Internationale soit faite pour ça. Et je crois bien que les fervents croyants de l’assimilation française prennent leur foi pour le désir des autres. En outre, accéder à la modernité, s’ouvrir à la complexité et à la diversité du monde contemporain n’est pas une exigence proprement française. Quel intérêt, en effet, la Guadeloupe aurait-elle à devenir souverainement Guadeloupe si ce n’est, en plus d’être maîtresse de son destin, qu’elle puisse réellement accéder enfin à la modernité, s’ouvrir par elle-même à la complexité, à la diversité du monde contemporain, etc.. ?

Pourquoi donc cette feinte de l’esprit ? On dirait qu’on essaie à toutes forces de rendre complices la résistance linguistique et culturelle par le créole et l’assimilation qui en est la cause. Afin que le combat de la Guadeloupe pour s’appartenir soit rendu complètement inoffensif, incolore, « soft » en parlant « in », pour être fréquentable. Se dire, se proclamer, s’affirmer Guadeloupéen est suspect (suivez mon regard !), mais se dire créole, ça ne mange pas de pain, tout le monde y trouve son compte. Il y a bien des chiens, des poulets et des vaches créoles !…

Hélas, les femmes et les hommes interrogés à la suite par Kareen Fleming, artistes créateurs, donc a priori exemplaires de l’humanité singulière que nous sommes, parlent, contrairement aux chiens, aux poulets et aux vaches à qui l’on n’a rien demandé.

Un seul tente laborieusement d’éviter le piège, Dominik Coco : « Je ne me présente pas comme un ‘créole, [par définition]…c’est une personne de race blanche née dans les anciennes colonies. Je ne peux donc pas répondre à cette question : qu’est-ce qu’être créole ? » Et après, où donc se réfugie notre ami chanteur ? Dans une mer infinie, indéfinie : « Je suis fait de rage et de pardon », commence-t-il par dire, mais rage et pardon ne suffisant pas à lui constituer un monde original, il globalise sans frein « Je suis constitué du Monde. Le Tout-Monde »… Ben voilà, toutmoun kontan ! Néanmoins, au cas où l’on aurait pas bien compris qu’il se noie dans une immensité où nous le perdrons, il en remet une couche : « Je suis Africain, Indien, Européen, Arabe, Chinois. Je rejette le concept de pureté raciale… Créolité. Et j’existe malgré tout »…Chinois, pureté raciale ? Africain, pureté raciale ? Créolité, pureté raciale ?…On croit rêver… Il ne lui resterait plus qu’à être Coco, et Dominik de surcroît, de rage et de pardon, pour ne pas être confondu avec Zabriko, et exister « malgré tout ».

Les autres interrogés tous les autres, Maryse Condé, Gisèle Pineau, Esther Myrtil, Willy Salzedo, Hector Poullet, s’en tirent comme ils peuvent, habilement et très poliment. Ils parlent de communion avec le pays, ses gens et sa nature, de monde intérieur, d’imaginaire, de rythme et de musique particuliers des mots, d’intemporalité à travers les mémoires, bref tout l’arsenal que tout créateur artistique utilise partout dans le monde et dans toutes les langues. Sauf que dans la plupart des langues existe un mot pour identifier la nationalité, l’identité fondamentale, d’ordre politique et culturel : Jamaïcain, Trinidadien, Portugais, Grec, Burkinabé, etc…que le nom de langue emprunte ou vice-versa ou pas toujours. Mais une identité qui signifie la conquête ou la reconquête d’un territoire autant immatériel qu’immatériel : un territoire où s’installent et se jouent, à travers un lien singulier, des destins humains… constituant « la diversité du monde. »

Alors qui diable nous a mis dans la tête que se dire tout simplement « Guadeloupéen » serait plus signe d’enfermement que de volonté libératrice ? Et pourquoi cette volonté libératrice nous brûlerait-elle tant la bouche ?… On doit se rendre à l’évidence que se dire « Créole » devient complètement neutre. Ça se veut une dent contre l’assimilation, mais une dent dévitalisée et limée. Depuis qu’on nous autorise à fendre notre identité par la blessure d’un sourire béat en proférant, cette fois en créole, le même « Mèsi Misyé » qui nous déforme la face depuis les siècles des siècles.

FS

Source : https://fr-fr.facebook.com/pages/Le-Motphras%C3%A9/96697384684