Roms : Le moment populiste de Manuel Valls

Roms-Valls-2013

Par Jacky DAHOMAY

Que quelques milliers de Roms présents en France arrivent à produire un tel débat qui secoue les socialistes jusque dans l’instance gouvernementale, voilà ce qui constitue un  fait politique majeur qui ne peut être effacé. On sent bien qu’au-delà des questions de sécurité, d’intégration ou du chômage, toutes réelles et difficiles qu’elles soient, au-delà même  de  la crise  économique et sociale qui s’aggrave,  quelque chose d’autre est en train de se rejouer quant à la question du politique. Mais quoi ? A l’évidence, la rhétorique populiste de Marine Le Pen a triomphé et ce que nous appelons « le moment  Valls » n’est  rien d’autre que l’infiltration chez les socialistes français de la problématique populiste. C’est par de « petits mots » que s’opère un glissement rhétorique dans l’idéologie populiste et, en ce sens, les propos du ministre de l’intérieur concernant les  Roms  sont effectivement antirépublicains.

Les défenseurs de  Manuel Valls disent tous qu’on ne peut reprocher à ce dernier  d’avoir « parlé  vrai » (ce qu’ils présentent comme une  vertu démocratique), d’avoir  dit la  vérité. Mais quelle est cette vérité ? Dire qu’en ce moment historique,  l’opinion française  dans sa  majorité exige l’expulsion des Roms n’est qu’un simple  constat. La vérité est  de comprendre pourquoi en France se développent des  crispations identitaires avec la recherche de boucs émissaires et cela  est inséparables de processus de véridiction. Dans un de  ses cours  au Colllège  de France, Herméneutique du sujet, le philosophe Michel Foucault analyse ce que ce signifiait le  « parler vrai » dans l’Antiquité Gréco-romaine, la parrhêsia.  Celle-ci  était d’abord et avant tout une opposition à la flatterie –son ennemi principal- et  aux pratiques rhétoriques qui lui étaient associées. La parrhêsia était essentiellement une ascèse ayant pour but de constituer le sujet en sujet de véridiction.  Voilà pourquoi ce  mot signifiait aussi liberté et était associé à la vertu républicaine. Ce qui scandalisait dans la flatterie, c’est qu’elle était un ensemble de procédés  rhétoriques visant à obtenir les faveurs  du prince. Avec notre ministre  de l’intérieur, on assiste comme à  un renversement : sous prétexte de vérité démocratique, l’opinion xénophobe devient le  Prince et l’homme d’Etat son simple  courtisan. C’est un signe (parmi tant d’autres hélas !) de  l’affaissement de  l’Etat  républicain et, plus généralement, d’une crise fondamentale de la représentation qui affecte un bon nombre de pays d’Europe. Dans plusieurs pays du continent, les Roms, tout comme les  « musulmans en font les  frais.

Mais, dans son délire  rhétorique antirépublicain, Manuels Valls va plus loin.  Il affirme que « les Roms ont pour vocation de rentrer dans leur pays ». A –t-on vraiment analysé ce terme de « vocation » ? Est-ce un hasard si le ministre de l’intérieur de François Hollande utilise ce terme d’origine religieuse : « appel  de Dieu » ?  Remarquons qu’il a évité d’utiliser le terme de « destin » quoiqu’il y ait sans doute pensé. Pourquoi ? Parce que le mot de destin était un piège. En effet, si  le destin renvoie à un déterminisme de type métaphysique comme dans la  tragédie  grecque, il  peut aussi signifier un déterminisme  matérialiste de nature  historique. Dans ce dernier cas, le « destin des Roms » aurait invité à analyser l’histoire de cette communauté,  qui a connu l’esclavage, les camps de concentration et qui a toujours  été le paria des identités nationalistes européennes. Au contraire, le  terme de « vocation » renvoie comme à un principe  spirituel, à une  force transcendante qui nous  appelle. C’est donc une théorie des cultures comme  si Dieu, dans sa générosité infinie et diverse, avait confié à chaque peuple, une tâche spécifique à laquelle il ne peut se dérober. Au sens où l’on  dit par  exemple que la France est fille  aînée de l’Eglise ou le pays des droits de l’homme ou que les Corses ont vocation à la violence ! Car parler de vocation des Roms c’est surtout parler de  la « vocation des Français ». Dans cette problématique quelque peu théologico-politique, nous sommes bien là à l’opposé de toute théorie républicaine de l’identité collective.

On pourra rétorquer que Manuel Valls utilise le terme de vocation dans un sens plus moderne, au sens où l’on parle par exemple de « vocation professionnelle ». Soit. Qui peut nier qu’il existe des vocations professionnelles ? J’étais moi-même en classe de troisième quand j’ai dit à mon père que je voulais être professeur de philosophie, et  je lisais  les  manuels  de  classes terminales. Ce fut ma seule vocation et  aujourd’hui retraité je peux affirmer  que je  fus un professeur heureux. Précisément dirait notre ministre, c’est que  je voulais dire : si chaque peuple suit sa vocation entre chez lui et écoute cet appel, il  sera  heureux. Je dois avouer que cela ferait plaisir  à mes amis nationalistes antillo-guyanais. Nous, anciens peuples colonisés, notre vocation n’est-elle pas de  devenir indépendants. La chose me trouble et je serais heureux de savoir ce que pense Christiane Taubira à ce sujet. Toujours est-il que si la philosophie est une exigence de rationalité, ma vocation de  professeur, cette force qui m’a poussé à la  réaliser, est  tout à fait inconsciente  et relève sans  doute de la psychanalyse. Mais peut-on comparer des logiques subjectives de l’identité individuelle avec la formation des identités collectives, surtout quand elles se prétendent républicaines ? Celles-ci doivent demeurer ouvertes car ne pouvant se clore sur un Un transcendant et telle est l’essence même de la démocratie. Dans tous les cas donc, le terme  de  vocation renvoie à une force irrationnelle qui serait constitutive  de l’unité  d’un peuple. C’est tout simplement ce  que  voulait dire le ministre de l’intérieur ayant en charge cette unité du peuple. Il confond le « principe spirituel » d’un Renan avec un principe irrationnel. On assiste ainsi avec Manuel  Valls à une sorte de liquidation de l’idéal  républicain fondé sur la rationalité et à la quête d’un populisme d’un type nouveau pouvant damer  le pion à Marine Le Pen.

En vérité, Manuel Valls se prépare pour les prochaines élections présidentielles. Il sait que dans la situation actuelle de la France, le  républicanisme de droite comme de gauche est en crise et que le populisme est souvent -mais pas toujours- la solution dans un tel cas. Un national-républicanisme de  type gaullien n’étant plus possible, il se peut qu’en la personne de Vals se  cherche un nouveau type de populisme avec sa thèse inédite de « vocation d’un peuple ». Telle est la vérité de ce qu’on peut désormais  appeler « le moment Vals », succédant à la disparition du « peuple de gauche ». On a connu  toutes sortes de théorie du Volksgeist (esprit d’un peuple) chez les nationalistes allemands. Ils seraient heureux de découvrir  aujourd’hui,  venant de France, une nouvelle théorie du Volksberufung (vocation d’un peuple). Le sens des propos de Manuel Valls est  clair et net et il  s’agit bien –Mme Duflot a raison de l’affirmer- d’une rupture du pacte républicain. Ceci est particulièrement grave.  Le Président  Hollande aurait pu dans, un geste authentiquement républicain, démissionner le ministre de l’intérieur, surtout s’il est  populaire. Mais  avec  ses bras ballants de « président normal » pouvait-il le faire ? Il  a signé ainsi le  Munich des socialistes français.

Jacky Dahomay