Paris : Audrey Pulvar, femme et journaliste libre

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FEMME DE PERSONNE

par Audrey PULVAR, journaliste

Combien de jours, combien d’heures, dans nos modernes pays riches, entre deux lamentations, hélas souvent justifiées et sur l’air de «c’était mieux avant», à propos du recul des libertés, de la fin de l’intime, de la relativité absolue, celle qui met tous événements et informations sur le même plan ? Beaucoup se plaignent de la vacuité du moment, du survol artificiel des «vrais problèmes», de la différence entre opinion publique et opinion publiée, par les générateurs officiels de bruit : journalistes, politiques, penseur(e)s de tout poil. Les mêmes pourtant, déplorant l’absurdité générale, résistent-ils toujours à l’envie de se ruer, sur le dernier ragot, le dernier «allô», la dernière vaine polémique, alimentant l’hydre qu’ils prétendent combattre ?

En une époque où rappeler qu’il y a peu s’achevait un siècle de luttes pour les idées vous range immédiatement sur l’étagère des vieux cons, on se surprend à relire les fulgurances et les colères de celles qui firent du féminisme leur cause. Histoire d’être bien sûr(e) qu’on n’a pas rêvé, qu’un jour, dans ce pays, après des siècles de lutte, la capacité de penser par elles-mêmes a bien été reconnue aux femmes. Naître femme, justement, au début des années 70. Se forger un destin par soi-même, sans compter sur un homme pour autre chose qu’enchanter le cœur, quand on prenait sur soi les efforts et sacrifices à consentir pour réussir sa vie professionnelle et affronter le quotidien. Naître femme donc, se construire, articuler une pensée, défendre des idées, bâtir, pierre par pierre, une carrière, un chemin. Puis se voir brutalement, pour cause «d’amour inapproprié», niée jusque dans sa nature d’animal doué de raison.

Du jour au lendemain, ne plus exister qu’assignée au rôle – subalterne, soumis, forcément soumis – de «femme de». Se voir démentie la possibilité de penser seule ou de défendre des idées, qu’elles fussent identiques ou pas à celles de l’être aimé. Demander à être jugée sur pièce ? Drôle d’idée ! Vouloir être évaluée pour ses (in)compétences réelles, ses erreurs ou ses succès professionnels ? N’y pensez pas !

Mais le temps passe et voilà que l’on n’est plus «la femme de». Dans un monde moderne, on imagine que les procès en cerveau manipulé cesseront enfin et que si procès il y a, ceux-ci porteront sur le fond, le réel : la légitimité professionnelle, ou pas… C’est compter sans la laideur d’un temps où plus rien ne tient face à l’excitation d’un «bon buzz».

La vérité ? Qui s’en soucie ? Seul compte le bruit. Et tant pis pour ce beau métier, le journalisme, qui mérite plus de respect de la part de beaucoup de ceux qui prétendent le faire. Ainsi, après m’être vu reprocher en tant que «femme de» de jeter le discrédit sur toute une profession, me voilà frappée du sceau «d’ex-femme de», qui à en croire certains, oblitère tout autant ma clairvoyance. Sous la plume de ceux-là mêmes qui, pendant trois ans, ont quotidiennement instruit mon procès en conjugale partialité, je me découvre une sujétion à des instincts vengeurs de simple femelle, dont chaque propos ou attitude – et pas seulement concernant l’actualité politique – ne devraient être interprétés qu’à travers le prisme de la «femme bafouée». Et tant pis si les ressorts de la rencontre ou de la séparation de deux êtres ne peuvent être connus que d’eux. Et tant pis pour le respect mutuel et l’estime inaliénable qui survivent à une rupture amoureuse, seul compte le nombre de «clics» que générera tel ou tel article pondu à la va-vite, rempli de fautes d’orthographe, d’approximations, voire d’inventions totales. La vérité ? La réalité ? «Pour nous l’apparence – ce qui est vu et entendu par autrui et par nous-mêmes – constitue la réalité», écrivait Hannah Arendt. Or y a-t-il plus trompeur que l’apparence ? Et qu’est-ce donc que le métier de journaliste, si ce n’est justement la mise en perspective des événements, la prise de distance nécessaire entre l’émotion et les faits, faisant émerger la réalité de ce qui est, au détriment de ce qui semble être et au bénéfice de la vérité ? Que sont donc ces prétendus «journalistes», se contentant de retranscrire des articles trompeurs écrits par des incompétents, des malhonnêtes, qui n’hésitent pas à tronquer des propos, à les tordre, dans le seul but de «faire du bruit» sans se soucier du fait que ce bruit porte atteinte à de vrais êtres humains et leurs proches ?

Ainsi de la bulle qui fit mousse puis boule compacte de dinguerie, après qu’interrogée en tant qu’éditorialiste sur le plateau du Grand Journal de Canal +, à propos des ministres menacés par un éventuel remaniement, je répondais qu’Arnaud Montebourg était «une gêne pour François Hollande, ou du moins pour Jean-Marc Ayrault» et qu’un remaniement autour de celui-ci pourrait lui valoir une sortie du gouvernement. Quel scoop ! Comme si personne avant moi n’avait constaté – peut-être à tort – les libertés prises par un ministre important, qui ne manque jamais l’occasion de clamer son opposition au Premier ministre et affiche régulièrement ses désaccords politiques avec le chef de l’Etat, les propagateurs de tintamarre ont préféré voir dans mon point de vue un inélégant «règlement de compte» avec celui qui, jusqu’à mi-septembre dernier, fut mon compagnon. Aussitôt la folle sarabande s’engageait : une version tronquée de mes propos était mise en ligne, générant une flopée de pseudos «articles» aux titres racoleurs et pour la plupart mensongers. Les télélogues perspicaces ont su déceler dans mes mots l’amertume de la femme blessée cherchant à «enfoncer son ex», réclamant sa tête, voire se mettant dans la peau du président de la République ! La même folle machinerie avait atteint un climax il y a quelques mois, quand Christian Jacob, chef des députés UMP, interpellait dans l’hémicycle Jean-Marc Ayrault, lors des questions au gouvernement, en lui demandant une réaction officielle à mes propos tenus la veille, sur le plateau du Grand 8, lors d’un court débat entre animatrices, concernant les «premiers ministrables» du gouvernement… Quand ces dérives en restent au cercle de quelques esprits chagrins déversant leur rancune sur la «Toile», on ne s’en soucie guère. Quand elles atteignent les médias dits «de référence» et l’Assemblée nationale, on se pince.

Intervenant sur un plateau de télé, à la radio ou dans la presse en tant que journaliste, éditorialiste ou commentatrice, est-ce donc trop demander que d’être critiquée uniquement en tant que telle et non en femelle sous l’empire de passions revanchardes ? Je ne suis la «femme de» ou «l’ex-femme» de personne. Je suis une femme. Libre. Une journaliste. Libre également. Viscéralement et à jamais. Aux truqueurs, faiseurs de mousse et autres paresseux de la vérification d’information, cette femme libre demande de la laisser travailler, leur indique une bonne fois pour toutes qu’elle n’entend rien abdiquer de sa liberté de parole. Passons donc aux «vrais problèmes».

Source: Libération.fr

http://www.liberation.fr/medias/2013/05/06/femme-de-personne_901306