Guadeloupe : Les Intérêts économiques pèsent-ils plus que la santé publique ?

Très engagé dans la lutte contre l’épandage aérien de pesticides sur les bananeraies de Guadeloupe, Jacky Dahomay commente les résultats de l’audience du Tribunal Administratif du 29 octobre 2012. Rappelons que le tribunal est de nouveau appelé à se prononcer très vite sur cette épineuse question. Intérêts économiques contre santé publique sur une petite île de 420 000 habitants : l’avis de Jacky Dahomay.

Le 29 octobre 2012, la présidente du Tribunal administratif de Basse-Terre a autorisé l’épandage aérien mais seulement de deux produits, le bion 50 mg et le tilt 250 ; Les autres produits (banole, gardian et sico) sont interdits jusqu’à nouvel ordre.

Cela signifie que pour nous, il y a prise en compte d’une partie de nos revendications car il ne reste que deux produits sur les cinq utilisés au départ. Mais nous restons mobilisés jusqu’à ce qu’on arrive à l’interdiction totale de l’épandage aérien de pesticides car cela est dangereux pour notre santé comme pour la flore et la faune de notre pays. Rappelons que le tilt (comme le gardian et le sico) est considéré par les organismes américains comme cancérigènes possibles et très toxique pour les organismes aquatiques par l’Europe. Précisons aussi que les américains avaient dès 1974 déclaré la chlordécone comme produit dangereux alors que la France a attendu 1990 pour l’interdire sur son territoire et 1993 pour le faire aux Antilles. Ajoutons aussi qu’une université anglaise à découvert en août 2012 que des produits non dangereux une fois mélangés à d’autres deviennent très toxiques et au vu de cette étude des organisations écologiques ont demandé à l’Anses de poursuivre des recherches à ce sujet. A l’évidence, l’Anses éprouve des difficultés à poursuivre sereinement la recherche sur la question des pesticides. Faut-il aussi rappeler que nos eaux, selon des études récentes, sont très polluées par ces pesticides et que, de ce point de vue, notre santé est très menacée concernant l’eau que nous buvons. Nous poursuivons donc notre légitime combat contre l’ épandage aérien de pesticides quels qu’ils soient. Tel est l’intérêt supérieur de la Guadeloupe.

Il est donc inadmissible que l’on veuille nous accuser d’être responsables d’une crise de la production bananière si toutefois la maladie ravageait les plantations de banane. Il appartenait à nos responsables politiques, depuis la catastrophe de la chlordécone, de prévoir un repositionnement de la production bananière de notre pays liée à un redéploiement de toute la production agricole dans sa diversification. Gouverner, n’est-ce pas prévoir ? Il incombait aussi -si l’Etat et les politiques se montraient défaillants à ce sujet- à une partie de la société civile, celle qui regroupe tous ceux qui sont directement concernés par la production agricole, de se réunir et de présenter un projet agricole pour notre pays, après des débats fructueux. Nous, collectif contre l’épandage aérien, avons joué notre rôle concernant la défense de la santé et de l’environnement et nous irons jusqu’au bout de cette lutte. Mais nous sommes prêts aussi à porter une contribution, si modeste soit-elle, à un projet plus global prenant en compte la santé et l’environnement.

Le tout va donc se jouer le 29 novembre, devant le Tribunal administratif de Basse-Terre. Nous restons donc mobilisés jusqu’à cette date. Nous avons réussi à affaiblir l’Omerta des grands lobbies de la banane et à alerter l’opinion publique. Le rôle de la justice en la matière a été important. La politique et l’économie ont tendance à n’obéir qu’à une rationalité purement instrumentale, celle de la logique des intérêts particuliers. Nous faisons surgir dans la société civile une exigence morale qui brise quelque peu ces logiques. Si le Droit n’est ni la politique ni la morale, il a l’avantage d’introduire des règles car même le droit purement administratif n’est pas exempt d’une certaine exigence éthique, Ce qu’a voulu sans doute rappeler la présidente du Tribunal administratif de Basse-Terre et qui n’a guère plu au ministre Lurel. C’est en ce sens qu’on a pu dire qu’il y a une vie du droit. Et la vie du droit ne peut être séparée de la vie éthique d’un peuple. Si nous sommes des « donneurs de leçons » comme le déclare Victorin Lurel on peut modestement lui rappeler qu’il y a des leçons qui peuvent être édifiantes pour un peuple.