Epandage aérien : Jean-Marie Abillon se méfie des « cocktails » chimiques

BANANE : DE QUI SE MOQUE-T-ON ?

par Jean-Marie Abillon

Le reportage de Mr Eric Stimpfling diffusé au cours du journal du soir de la 1ére Guadeloupe de ce vendredi 12 octobre présente la banane de la République Dominicaine comme une culture biologique et donc le banole comme ne présentant aucun danger (en l’occurrence, il s’agit du banole HV, commercialisé par TOTAL aux Etats-Unis, et présentant le même numéro d’identification CAS (Chemical Abstracts Services) que le banole utilisé en Guadeloupe), et tout le monde semble être très content.

Mr Stimpfling passe rapidement sur le fait que cet adjuvant est accompagné de fongicides pour lutter contre les cercosporioses du bananier. Je lui recommande alors de relire la définition de la culture biologique donnée par le Ministère de l’Agriculture : « L’agriculture biologique constitue un mode de production qui trouve son originalité dans le recours à des pratiques culturales et d’élevage soucieuses du respect des équilibres naturels. Ainsi, elle exclut l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l’emploi d’intrants. » ainsi que la réponse du Directeur de l’ODEADOM dans le rapport 2011 de la Cour des Comptes (La politique de soutien à l’agriculture des départements d’outre-mer) : « il est important de souligner, à nouveau, que les bananes dites « bio » importées dans l’Union européenne sont souvent produites selon des cahiers des charges propres au pays d’origine qui ne sont pas comparables avec celui imposé aux producteurs européens, et français ».

Faut-il rappeler, qu’immédiatement après l’annonce de la décision de suspension de l »épandage aérien par le Tribunal Administratif de Basse-Terre, au cours du JT du 03 octobre, Mr Eric Stimpfling s’est empressé de venir déclarer à l’antenne que le banole pouvait être remplacé par de l’eau.

Si, d’après le CIRAD de Montpellier, spécialiste en la matière, il faut compter de 10 à 14 épandages aériens par an avec banole pour maîtriser la cercosporiose noire (et il faudra vraisemblablement en prévoir plutôt 12 si l’on en croit l’expérience tirée d’une statistique sur 24 ans conduisant à une moyenne de 7,7 épandages dans le cas de la cercosporiose jaune, soit au milieu de la fourchette estimée de 5 à 10 traitements annuels), il en faudra significativement plus dans l’hypothèse du remplacement du banole par de l’eau, car on perd alors le bénéfice de la propriété fongistatique (stoppant la croissance des champignons) du banole : 15, 20, 25 ? Les paris sont ouverts ! De plus « l’agent pathogène responsable de la cercosporiose noire a un pouvoir mutagène important et en appliquant toujours les mêmes fongicides, on risque à court terme de voir des souches résistantes de ce champignon apparaitre et l’efficacité au champ de ces produits ira en diminuant…d’où impact plus important de la maladie » (d’après CIRAD).

Or, Mr Stimpfling semble ignorer que deux des trois produits fongicides autorisés (TILT 250 et Gardian) ne peuvent totaliser que 6 épandages par an (Ministère de l’Agriculture). Quant au troisième, le SICO, si son nombre d’épandages aériens n’est pas pour l’instant limité par le Ministère, il l’est à 3 à 4 par son fabricant BAYER, selon le type de culture. Le remplacement du banole par l’eau semble donc mener à une impasse.

Une fois évoqué ce sujet d’actualité récent et redonnée sa place à la vérité scientifique, il me parait important de dresser un bilan de 60 années d’utilisation de produits phytosanitaires (insecticides, désherbants et autres fongicides) en Guadeloupe.

Sans vouloir remonter jusqu’en 1953, date des premières utilisations de tels produits, il est extrêmement important de s’arrêter quelque peu sur le cas de la chlordécone.

Cet insecticide, classé 2B (Cancer possible pour l’homme) par le Centre International de Recherce sur le Cancer ,très toxique pour les organismes aquatiques par la Commission Européenne, a été abondamment utilisé en Guadeloupe pour lutter contre le charançon du bananier entre 1972 et… 1993. Bien qu’interdit aux Etats-Unis depuis 1976 et en France en 1990, il n’en a pas moins continué à être épandu (à l’aide de deux dérogations) pendant encore trois ans dans notre ile, pour épuiser les stocks dont le reliquat semble ne pas avoir été détruit !

Un rapport du Bureau de Recherches Géologiques et Minières de novembre 2009 fait état de 5 200 ha de surfaces moyennement à fortement contaminés, la plupart pour 800 ans, et impropres à la culture des racines ! Pour s’en tenir aux seuls 3 100 ha de sols fortement contaminés, le coût moyen de leur dépollution serait équivalent à environ la moitié du budget du Ministère des Outre-mers pour 2012.

Les conséquences pour la santé des Guadeloupéens, pour l’économie et la pollution aquatique sont dramatiques et ont déclenché la mise en place de deux plans interministériels d’actions : le premier sur la période 2008-2010, doté de 33 millions d’€ mis en place à la hâte en 2008 (15 ans après la fin de l’utilisation de la chlordécone !), le second pour 2011-2013 doté de 31 millions d’€. On commence à peine à entrevoir l’étendue des dégâts pour la santé des guadeloupéens : augmentation exponentielle du cancer de la prostate, effets négatifs sur le développement du nourrisson, exposition directe des travailleurs de la banane qui épandaient la chlordécone à mains nues, sans protection, au pied des bananiers à raison de 30 grammes par plant (il est actuellement impossible d’en faire le recensement). Sans compter les impacts sur les milieux aquatiques : fermeture de fermes d’élevage de ouassous, interdiction de la pêche de certaines espèces dans la bande côtière de 500 mètres située entre les pointes de la rivière à Goyaves et de Grande Anse. Aux dernières nouvelles, un arrêté préfectoral vient d’interdire de consommer certaines espèces d’oiseaux dans tout le Sud et l’Est de la Basse-Terre.

Ce bref rappel d’ «une mort annoncée» est là pour souligner le fait qu’un produit autorisé par l’Europe et par la France – bien que soupçonné d’effets hautement toxiques, en particulier par des instances internationales – ne permet en aucun cas d’affirmer, comme le font certains, qu’il est sans danger.

Pour en revenir alors à la lutte contre les cercosporioses jaune (MS) (qui dure depuis plus de trente ans) et (tout récemment) noire (MRN) du bananier (produisant la variété d’exportation Cavendish), qui fait actuellement débat, il n’est pas inutile de préciser les dangers des produits utilisés :

Les trois fongicides Gardian, SICO et TILT 250 sont considérés comme cancérigènes possibles par les organismes américains et très toxiques pour les organismes aquatiques par l’Europe.

L’adjuvant Banole est classé cancérigène possible, catégorie II – R45 (donc plus dangereux a priori que la chlordécone) par l’Europe, et étiqueté « Nuit gravement à la santé » dans la Fiche de Données de Sécurité (FDS) N° 3002 de TOTAL Fluides. Il est loin d’être inoffensif comme le prétend l’Union des planteurs de bananes et comme voudrait le faire croire Mr Stimpfling !

Il est vrai qu’il existe actuellement des variétés de bananiers résistantes aux cercosporioses. D’après le CIRAD : « Sur les (+ de1000) variétés de bananiers sauvages et cultivées recensées dans le monde, un certain nombre présente un comportement de résistance aux cercosporioses et notamment à la MRN ; d’ailleurs nous utilisons certaines de ces variétés résistantes pour créer (par hybridation/croisements naturels) nos nouvelles variétés. Un grand nombre d’hybrides ont été à ce jour créés par le Cirad et nous nous rapprochons de plus en plus du type ’cavendish’ afin de répondre pleinement à la demande de la filière mais le processus de création est long et complexe… D’autres hybrides de bananiers à cuire ou dessert ont été créés également par d’autres programmes d’amélioration génétique du bananier dans le monde.

Aujourd’hui on s’aperçoit que le résistance de ces hybrides est contournée par l’agent pathogène (champignon responsable de la MRN qui a un pouvoir mutagène important) et leur sensibilité à la maladie augmente Nous devons créer des hybrides dont la résistance sera durable dans le temps… Les méthodes de lutte culturale/effeuillages accompagnées d’une conduite optimale de la plante (fertilisation etc…) permettent de diminuer le nombre d’applications de fongicides en bananeraie mais dans le contexte climatique qui prévaut aux Antilles (climat tropical humide), il est actuellement impossible de contrôler la MRN par ces seules méthodes ; la lutte chimique est encore incontournable pour le moment dans la plupart des zones de production.»

En conclusion, si l’on s’obstine à cultiver la variété d’exportation «Cavendish» :

L’obtention et la diffusion d’une variété résistante va prendre environ 8 à 10 ans, car l’amélioration génétique des bananiers est compliquée par les problèmes de stérilité au sein du genre Musa (auquel appartient la Cavendish).

En attendant cette nouvelle variété, la lutte chimique est incontournable.

L’utilisation de l’adjuvant banole (Le LPG (Les Planteurs de Bananes de Guadeloupe) prévoyait d’en utiliser 290 000 litres en 2012 dans leurs dossiers de demande de dérogation à l’interdiction de l’épandage aérien) présente un grave danger pour la santé des guadeloupéens et nous n’aurons de cesse qu’il ne soit définitivement banni de la Guadeloupe.

Le remplacement du banole par l’eau conduit à une impasse. On se doit donc de s’interroger sur la pertinence du maintien d’une telle culture :

  • Dont la surface ne fait que diminuer.
  • Qui bénéficie d’énormes subventions (15 000 €/ha), au détriment des autres cultures. Ce chiffre est à comparer à la moyenne nationale, proche de 500 € pour l’ensemble des aides agricoles. Ces aides sont d’ailleurs en décalage avec les objectifs de développement durable, comme le souligne le rapport de la Cour des Comptes cité plus haut : « Tant dans leur conception que leurs effets, les aides à l’agriculture des départements d’outre-mer ne sont pas parvenues à favoriser une activité compatible avec les critères du développement durable, dans ses dimensions économiques, sociales et écologiques ».
  • Qui va se trouver confrontée à la disparition programmée de la barrière douanière européenne qui protège encore la banane des Antilles des importations des productions étrangères.

Au risque d’être taxé de répétitions, il me parait pertinent de citer le rapport de la Cour des Comptes dans ses conclusions et recommandations : « Les aides à l’agriculture des départements d’outre-mer ont été concentrées sur les filières exportatrices, banane et canne, par ailleurs protégées par des barrières tarifaires. Alors que, à la suite de contentieux internationaux, il a fallu consentir à la disparition de ces barrières, ce choix se révèle particulièrement coûteux. L’objectif de maintenir le revenu des producteurs a conduit à accroître fortement le montant des aides, alors même que la production et les effectifs employés décroissaient. Il en résulte, en particulier aux Antilles, un niveau d’aides anormal, rapporté tant à la production qu’aux surfaces cultivées et à l’emploi. Corrélativement, les productions locales d’autres cultures ne reçoivent qu’une part très minoritaire des aides, et la «sanctuarisation» des enveloppes destinées à la banane et à la canne a même entraîné des réfactions.

Face à une augmentation constante de la population et à une évolution des habitudes alimentaires, similaires à celles de la France métropolitaine, la faiblesse des productions locales et des unités de transformation pour y répondre rend nécessaires de très importantes importations de produits alimentaires de consommation courante. L’objectif d’amélioration de l’approvisionnement alimentaire par des produits locaux n’a pas été atteint, et cette situation pèse lourdement sur la balance commerciale ».

Ne serait-il pas urgent d’envisager des solutions de substitution moins agressives pour l’homme et l’environnement, permettant en plus de conserver les emplois existants et d’en créer d’autres ?

Enfin, l’étendue des dégâts causés par les «cocktails» de produits phytopharmaceutiques allègrement utilisés depuis des décennies ne fait que se profiler.

L’utilisation concomitante de la chlordécone et des fongicides pendant de nombreuses années fait d’ailleurs l’objet des inquiétudes de la Haute Autorité de Santé, qui dans son rapport sur le Cancer de la prostate (février 2012) «constate qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire dans l’amélioration de la connaissance des effets sur la santé et de «l’impact des expositions au chlordécone et à d’autres polluants persistants». On ajouterait à ces contaminations celles de substances tout aussi rémanentes (difénoconazole), cancérigènes, hépatotoxiques (nocifs pour le foie) et reprotoxiques (toxiques pour la reproduction) … ? Alors même que les populations les plus exposées sont celles qui ont déjà subi ces multiples imprégnations.

La Guadeloupe, meurtrie de nouveau dans sa chair et dans son sol au profit de quelques privilégiés gavés de subventions, appelle à de nouvelles méthodes de culture plus soucieuses du respect de l’homme et de la conservation de la biodiversité, et tournées vers la consommation locale (La part notamment de l’agriculture biologique reste très faible : en 2008 seulement 0,2 % de la surface cultivée dans notre île, à comparer à la moyenne nationale de 2,5 %). La culture intensive d’exportation n’a jamais contribué à la richesse d’un pays. Elle a bien au contraire conduit à aggraver ses déficits commerciaux et s’est toujours accompagnée de catastrophes écologiques. C’est ce que nous vivons actuellement dans notre pays.

Jean-Marie Abillon

Professeur de Physique des Universités retraité
Ex Vice-Président de l’Université des Antilles et de la Guyane, Chargé de la Recherche
Membre du Collectif contre l’épandage aérien