Guadeloupe : Case Départ, la critique de Frantz Succab

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Les premières questions que je me pose au sortir d’un film sont simples : quel est le problème posé et comment a-t-il été traité ? Selon moi, « Case départ » ne pose aucune question nouvelle, mais une quand même : quand on nie son passé ou détruit ce qui témoigne d’une mémoire… Eh bien, ce passé vous retourne en pleine gueule. Vous risquez, d’une manière où d’une autre de le revivre en pire.

D’où ce problème est-il posé ? Du cœur même de l’Hexagone, Paris et sa banlieue, à partir de deux hommes d’origine antillaise nés et vivant en France, intégrés chacun à sa manière dans deux extrêmes archétypiques : le métis bureaucrate qui vit comme n’importe quel petit-bourgeois français de souche ; le voyou afro-antillais de banlieue, chômeur professionnel, au style bad boy. Tous deux ou bien renient leurs origines ou bien s’en foutent. Ils sont frères à deux niveaux, l’un en tant que « minorité visible » vivant dans un pays de majorité blanche, l’autre en tant que fils d’un même père, ce dernier correspondant à un cliché bien connu : antillais et cavaleur irresponsable qui a semé sa progéniture au hasard de ses nombreuses conquêtes féminines.

Le prétexte imaginé par les auteurs pour précipiter la question des origines est l’annonce soudaine de l’agonie de ce père ignoré, qui les convoque en Martinique. A ses deux fils de statut social et de mentalités complètement opposées, le père mourant lègue « le trésor de la famille ». Ils attendent beaucoup d’argent, mais, à leur grand dam, ce n’est que l’acte d’affranchissement de leur ancêtre. Un vulgaire petit bout de papier à leurs yeux, qu’ils réduisent en pièce, avec légèreté. Une vieille tante, quimboiseuse (comme de bien entendu) choquée par ce sacrilège, leur jette un sort : ils sont renvoyés tels qu’ils sont en 1780, en plein esclavage. Ils devront revivre toutes les douleurs de leurs ancêtres : refaire le chemin de leur race et contribuer à bâtir le destin de leur ascendance. Ce retour à la « case départ » est ainsi posé comme un moyen de revenir à leur époque moderne, plus riches du passé.

En France et aux Antilles, ce film remporte un gros succès populaire. L’importante promo ne suffit pas à l’expliquer, le public y trouverait aussi son compte (il faudrait se demander pourquoi). Cependant, il s’avère, chez nous en particulier, que c’est l’intention politique et le procédé de narration utilisé qui font couler beaucoup d’encre et de salive. D’abord l’intention politique : du point de vue des deux réalisateurs, français d’origine afro-antillaise, il s’agit d’une exigence d’égalité et d’intégration à la République Française, donc d’une forme de combat contre les préjugés racistes, facteur de discrimination et d’exclusion, mais aussi d’un appel au respect de ses propres origines. Pourquoi pas, s’ils sont nés en France, y vivent et envisagent que leur descendance continue à y vivre ? Pourquoi n’exigeraient-ils pas de la République Française qu’elle respecte sa propre devise de Liberté, d’Egalité et de Fraternité ? En Guadeloupe, cela choque évidemment beaucoup une sorte de nationalisme rentré, sans pour autant que nous soyons tous conséquents, ici même, en luttant véritablement et politiquement pour une Guadeloupe guadeloupéenne.

Ensuite, il y a le procédé de narration. Le choix est évident celui du conte avec l’irréalisme et le symbolisme qu’il suppose. Il ne s’agit ni d’un drame réaliste ni d’une œuvre d’intention documentaire sur l’esclavage. Les personnages, dépeints à la va-vite et souvent caricaturaux, sont campés pour servir une grammaire cinématographique qui n’est pas faite pour nous tirer des larmes. Le conte permet bien d’imaginer un « kout sòsyé », provoquant une confrontation anachronique du nègre d’aujourd’hui, tel qu’il est devenu, avec le nègre esclave. Le nègre vivant dans une société où le racisme est en principe condamné et celui subissant un racisme officiel, considéré comme la norme sociale. Une façon volontairement drôle d’inviter à ne faire aujourd’hui aucune concession à une idéologie dont on sait d’avance les conséquences les plus sombres.

J’ai bien compris, cependant, ce qui est mis en cause dans ce film. C’est le choix artistique de l’autodérision. C’est bien la liberté de création qui heurte ici les habitudes que nous avons d’évoquer la mémoire de l’esclavage. Chez nous, pour ne pas oublier nous avons dû remuer symboliquement le fer dans la plaie ; contre ce grand mensonge de l’assimilation conduisant, sous couvert d’égalité mythique, à nier qu’une l’inégalité sociale se vit toujours au détriment du plus grand nombre, afro et indo-descendants, et au profit du plus petit nombre d’origine européenne blanche.

Et que c’est le prolongement vivant de l’ancienne société esclavagiste. La mémoire de l’esclavage, ici, est forcément tragique parce qu’est tragique l’actualité dont il est la source. Se connaître ou se reconnaître c’est encore mettre en exergue cette souffrance historique par des commémorations, des travaux d’historiens, des spectacles, des poèmes, des chants, des romans, etc…

Cependant, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on n’en fait pas assez. Le travail de l’intelligentsia et des créateurs est encore en deçà des besoins, de telle sorte que tout Guadeloupéen puisse naître et grandir ici en sachant tout du passé, depuis chaque famille et l’école.

Une forte connaissance collective de nous-mêmes eût été susceptible de mieux armer l’esprit critique à l’égard de toute création s’inspirant de notre histoire, y compris ce dernier film « Case départ ». Lequel trahit de la part de ses auteurs une distance, pour le moins une insuffisance de la connaissance sensible d’une terre et d’un peuple. Par la force des choses, cette terre et ce peuple leur sont étrangers. Ils ne les fréquentent pas chaque jour de chaque année. Parce qu’ici ce n’est pas vraiment la France. Mais en sommes-nous nous-mêmes tous convaincus ? Rien n’est moins sûr.

Au demeurant, l’autodérision créative n’est pas en soi un crime contre l’humanité, mais, au contraire, un témoignage d’humanité. J’ose même dire que c’est un procédé très courant dans nos contes, nos pièces, nos chansons et notre manière d’être. Si nous n’admettons pas que, même dans la société esclavagiste, nos pères ont cherché à se regrouper pour s’aimer, chanter, rire et blaguer ; si nous n’admettons pas qu’ils ont dû artistiquement tourner en dérision leur propre situation pour mieux s’en consoler et la transcender, nous aurons perdu de vue une bonne part de leur résistance. De cette faculté de se soustraire à l’insupportable qui n’appartient qu’à l’humain, et que le Guadeloupéen démontre avec un talent singulier.

« Mieux est de rires que de larmes écrire, pour ce que rire est le propre de l’homme » disait déjà au 16ème siècle l’écrivain français Rabelais. Je tiens cette idée comme ayant valeur universelle. Présenter l’esclave (nègre ou non) battu, marqué au fer, le visage grimaçant de douleur et ne lui autoriser un visage heureux que lorsqu’il a le devoir d’amuser le maître, cela convient fort bien aux esclavagistes. Mais quand il rit de son propre rire pour ses propres raisons, y compris pour faire diversion, c’est peut-être plus dérangeant qu’on ne pense à l’égard des idées reçues.

F.S.