Guadeloupe : Le syndicaliste Alex Lollia souhaite un inventaire du LKP

Allocution de Monsieur Alex LOLLIA du syndicat CTU (membre éminent du LKP) prononcée le 13 janvier 2011 dans le cadre du « Café-Débat Social Club » animé par le philosophe Jacky DAHOMAY.

LA GUADELOUPE EST-ELLE PIÉGÉE ?

Quelque chose n’arrête pas de se décomposer dans l’espace politique, social et culturel guadeloupéen. Pour celui qui ne refuse pas de voir, un triste spectacle s’offre à son regard :

  • polémiques stériles et crises de nerf sur la question du développement économique ;
  • rumination nostalgique de quelques bribes de notre histoire ;
  • prolifération tapageuse des sectes religieuses ;
  • névrose de soupçon contre la figure de l’intellectuel ;
  • angoisse du complot contre la nation guadeloupéenne ;
  • paniques identitaires d’un côté, illusions apaisantes d’une créolisation du monde de l’autre ;
  • délitement du mouvement social initié en Janvier, Février et Mars 2009 ;
  • méfiance à l’égard des classes populaires qui, paraît-il, ne s’intéresseraient qu’à leur ventre et à leur bas ventre ;
  • controverses passionnelles, mais combien vaines, autour de la réforme institutionnelle : 73zistes contre 73zistes, 73zistes contre 74zistes;
  • déchaînement de l’individualisme qui nourrit la politique du sauve qui peut ;
  • montée impétueuse des eaux glacées du calcul égoïste ;
  • clans contre clans, tribus contre tribus, chapelles contre chapelles ;
  • impuissances ressassées, déceptions ruminées, aigreurs recuites.

Nous finirons peut-être par crever sous nos propres vomissements. Et Dieu, s’il en est encore capable, reconnaîtra les siens.

Un fait me frappe quand il m’arrive d’engager la discussion avec des militants connus jadis pour leur radicalité : leur pessimisme alarmiste d’aujourd’hui contraste avec leur optimisme triomphaliste de naguère. Curieusement, ces discussions ont souvent lieu au cours des veillées mortuaires. Tout se passe comme si, à la faveur de la sérénité des nuits tropicales, à la faveur du silence d’un cadavre exposé et apaisé, chacun pouvait se laisser aller à des confidences plus ou moins sincères à propos des tourments de son âme blessée.

Or, il n’y a pas bien longtemps de cela, le climat psychologique était tout autre. L’enthousiasme était à son comble ;

Le vent d’est, n’est-ce pas, l’emportait sur le vent d’ouest ; La conscience nationale se développait de manière impétueuse ; Le colonialisme français n’était qu’un tigre en papier; La marche royale et imminente de la Guadeloupe dans le cortège des nations souveraines ne laissait place à aucun doute. Enfin, bref, l’agonie de l’impérialisme était, certes, longue. Mais sa mort restait néanmoins certaine.

Aujourd’hui plus de projets ambitieux, plus d’ambitions collectives. Plus rien que des bastions électoraux à conquérir ou à sauvegarder. Plus rien que la garantie de la gestion loyale d’une mairie ou d’une commission du Conseil Général.

Ainsi, le mouvement anticolonialiste tombé au plus bas niveau de l’électoralisme, nous donne droit, en guise de lot de consolation, à d’obscènes spectacles de strip-tease : hier, j’ai enlevé le haut. Aujourd’hui, j’enlève le bas.

Cette débâcle idéologique et pratique du mouvement national accompagne les dégâts de la mondialisation. Les noces barbares entre les nouveaux pouvoirs de la génétique et la puissance exorbitante de la finance posent d’angoissantes questions quant à l’avenir même de l’espèce humaine ;

La mondialisation capitaliste qui envahit toute la planète fait commerce et marchandise de tout. Elle détruit au passage cultures, solidarités et traditions. Et, sur les ruines des monuments les plus prodigieux pensés par l’humanité, s’épanouissent les fleurs vénéneuses des nationalismes rances, des vieilleries passéistes et des réflexes xénophobes.

Dans le même temps, les catégories fondatrices de la politique moderne héritée de la philosophie des Lumières (nations, classes, peuples, territoires, frontières, représentations), toutes ses catégories sont ébranlées. A ce sujet, il est courant d’évoquer la crise des souverainetés ; au sens du pouvoir de l’Etat comme au sens de l’exercice démocratique de la volonté populaire.

En définitive, vidée de substance et d’enjeux par la privatisation généralisée du monde, la sphère publique tend à devenir de plus en plus fantomatique.

Ce bouleversement mondial a surpris la Guadeloupe, alors que celle-ci n’avait eu ni le temps ni les moyens de consolider une société civile active et un espace public dynamique. Après la désintégration de l’Union soviétique, la réunification allemande et la consécration d’un monde unipolaire, l’heure était déjà à un nouveau partage de la planète et à la redéfinition des conditions générales de l’accumulation du capital.

Dans ces conditions, la question de l’indépendance de la Guadeloupe aurait-elle encore un sens quand cette indépendance, arrachée au nom du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, court le risque d’aboutir à une modification des formes de la dépendance sans véritable souveraineté ?

Or, renoncer à sa souveraineté, n’est-ce pas pour un peuple s’engager dans la voie d’un suicide collectif ?

Le fait est que le peuple guadeloupéen semble écartelé entre deux forces contraires : D’une part, une ferme volonté de demeurer dans le cadre du droit commun français afin de garantir sa survie immédiate ; D’autre part, l’urgente nécessité d’en sortir s’il veut sauver son existence en tant que sujet collectif et assumer son devenir historique.

Autrement dit, notre pays ne veut pas de l’indépendance. Mais, en même temps, il ne peut espérer la réalisation de son vieux fantasme d’assimilation. Or, en dehors du « royaume éthéré des rêves », il n’existe pas de troisième voie crédible. Ainsi, se trouvant prise de toutes ses forces vives au noeud coulant de sa propre histoire, notre société semble participer à sa propre mort en se débattant rageusement. Les convulsions et les explosions sociales ne sont peut-être, elles-mêmes, que les signes non d’un heureux enfantement mais d’une douloureuse agonie.

Il me semble qu’un peuple de 420 000 âmes ne peut vivre indéfiniment en marge de sa propre histoire, sous le talon de fer d’un colonialisme multi-séculaire et d’un impérialisme mondialisé, sans encourir le danger de sa propre mort. Sans dramatiser, il me semble que nous ne sommes pas à l’abri d’un avortement historique. Il me semble que nous ne sommes pas immunisés contre une dispersion dans la non-histoire.

Alors, la Guadeloupe serait-elle piégée ?

Le piège viendrait de ce que l’histoire semble s’acharner à nous imposer une tache à la fois nécessaire et impossible : Construire, à l’époque de la mondialisation capitaliste, dans les conditions qui sont les nôtres, un Etat national qui ne soit pas un Etat bourgeois.

De sérieux obstacles, en effet, se dressent devant nous :

D’abord, l’assimilationnisme bloque le développement de la conscience nationale. L’idéologie assimilationniste, si à l’origine elle était portée par une intention progressiste et généreuse, elle s’est rapidement dégradée en idéologie de la résignation et de la capitulation, de la prosternation et de la prostitution. Cet assimilationnisme implacable et agressif conduit à la « dénationnalisation » des derniers îlots de notre vie quotidienne : l’habitat, les loisirs, les jeux, la musique, la danse. Bref, la « dénationalisation » de tous les lieux où nous aurions pu espérer organiser la résistance en attendant des temps politiques meilleurs pour partir à la construction de nous-mêmes.

Ensuite, le défaitisme qui se manifeste par le sentiment largement partagé est que la Guadeloupe flotte sur un nuage, qu’elle ne repose sur rien de stable et de concret, qu’elle se disloque dans les sables mouvants d’une politique tapageuse et tape à l’oeil sans espoir d’une rémission, qu’elle fait de l’aquaplaning sans savoir sur quel mur elle ira se désintégrer.

Et puis, le subventionnisme. Dans cet archipel chaotique, tout se fait et se défait sur un fond de démission et d’irresponsabilité individuelles et collectives, de débrouillardise savamment calculée et de filouterie de masse. Tout un pays, ou presque, depuis ses bourgeois touchés par l’impôt sur la fortune jusqu’à ses chômeurs les plus démunis, tout un pays, ou presque, est victime de la pandémie de la « subventionite ». On passe son temps à quémander, toute honte bue, une grosse subvention ici, une petite aide là, un secours ici et là. Les mendiants ne sont pas uniquement sur les trottoirs de la ville, ils sont surtout installés dans les villas des hauteurs ventilées. Le drame est que la ruse ne se combine plus à la lutte ; elle se substitue à celle-ci. Je m’indigne de cette situation parce que j’ai dû oublier que le personnage de « kompè Lapen » est une invention singulièrement guadeloupéenne. Mais il y a bien longtemps que Kompè Lapen ne devrait plus faire rire.

Devant cette réalité, je me pose une question : N’est-il pas absurde d’exiger le droit à l’autodétermination dont l’éventuel bénéficiaire n’en veut pas ?

Et pourquoi, n’en veut-il pas ?

Il n’en veut pas parce qu’il estime que le cadre politique actuel est celui dans lequel il peur garantir ses conquêtes sociales et peut-être en arracher d’autres.

Il n’en veut pas parce qu’il a depuis longtemps mesuré les limites d’une classe politique dont il perpétue pourtant l’existence à chaque élection.

Il n’en veut pas parce qu’il a parfaitement saisi les réflexes macoutistes de quelques nouveaux candidats au pouvoir.

Il n’en veut pas parce que la peur le ruine de l’intérieur. Il a peur de tout et de rien :

  • – La peur de l’indépendance et de l’autonomie ;
  • – La peur de l’assiette vide et la peur de l’obésité ;
  • – La peur que cela change et la peur que cela ne change pas ;
  • – La peur du chômage et la peur du travail ;
  • – La peur des Haïtiens et des Dominicains ;
  • – La peur du « Blanc France » et la peur des Chinois ;
  • – En définitive, il ne s’agit que de la peur de soi-même.

La peur, chacun le sait, est mauvaise conseillère. Elle paralyse l’imagination tout en favorisant le délire. Elle étouffe l’audace tout en suscitant des conduites suicidaires. Elle brise la confiance en soi-même tout en réduisant l’individu à la merci des autres.

Alors, je réitère ma question : Dans un tel cadre sommes-nous capables d’affronter les risques de la liberté ?

Je voudrais faire remarquer, sans accorder aux élections plus d’importance qu’elles n’en ont et singulièrement en pays colonisé, que les Régionales 2010 ont revêtu une réelle signification politique après le raz-de-marée social des mois de Janvier, Février et Mars 2009. Les résultats de ces élections indiquent, me semble-t-il, l’emprise assimilationniste sur le pays, et l’affaiblissement de la conscience politique et historique des masses populaires.

Ce qui se joue, en Guadeloupe est un véritable drame, quelque chose comme une figure à la fois raffinée et monstrueuse de la désagrégation d’un peuple.

Figure raffinée et monstrueuse.
  • Monstruosité d’une société vouée pour l’essentiel à la non-production ;
  • Monstruosité d’une hyperactivité commerciale totalement artificielle ;
  • Monstruosité d’un pays vivant sous perfusion, toujours menacé d’explosions sociales que le pouvoir colonial a appris à exorciser. Ces explosions, nous les savons inévitables mais à la manière des cyclones, des tremblements de terre ou des éruptions volcaniques. La nature se déchaîne, tempête, gronde. Mais à la fin, chaque chose reprend sa place. Ainsi va le mouvement social en Guadeloupe.
  • Monstruosité d’une classe politique velléitaire, lovée dans le giron de la puissance coloniale et mobilisée comme un seul homme, ou presque, pour la défense de la République française, une et indivisible.
  • Monstruosité d’une pseudo-intelligentsia portant ses diplômes en bandoulière mais vouée à un mutisme terriblement bruyant.
Faut-il insister ?

Les couches populaires sont loin d’être acquises à l’idée d’un début de rupture avec la France.

Même si elles savent que la discrimination demeure, même si n’est réglé aucun des problèmes fondamentaux auxquels ce pays est confronté (celui de la démocratie politique, celui de la démocratie sociale, celui du développement économique, celui de l’épanouissement culturel), les couches populaires ont le sentiment que c’est dans le cadre des institutions françaises que leurs luttes leur ont permis d’améliorer leurs conditions de vie. Sinon comment expliquer les résultats des élections régionales de 2010 ? Tout se passe comme si une répartition scrupuleuse des rôles avait été opérée par le citoyen guadeloupéen :

Aux syndicalistes, la protestation, la contestation, la revendication, la rue. Ils ont pour mission d’arracher les avantages immédiats. Ils sont d’autant plus efficaces qu’ils se réclament de l’Indépendance. Ils ont donc toujours à faire preuve de leur radicalité.

Aux « politiciens », la question des institutions, le verrouillage du système départemental. Car les mobilisations syndicales ne pourraient être victorieuses que dans le cadre de la République Française. On peut dès lors comprendre, la victoire écrasante de Victorin Lurel et la déroute spectaculaire des « Héros » de Janvier, Février et Mars 2009. A chacun donc, sa place !

Comment expliquer le cancan désespérant qui tient lieu de débat sur la question institutionnelle ou statutaire ?

Personne, apparemment, en dehors des spécialistes de la constitution Française et de deux ou trois chefs de partis et de groupes politiques, ne saisit les divergences essentielles qui peuvent se cacher derrière les différentes propositions : l’application du Droit commun, l’Assemblée Unique, l’exécutif unique, la Collectivité unique et patati et patatras !

Dans le spectre politique allant de l’UMP/Objectif Guadeloupe jusqu’à la lisière du mouvement anticolonialiste en passant par le caléidoscope socialiste, le secret des divergences c’est qu’il n’y a pas de divergences mais une identité de point de vue se caractérisant par une commune ambiguïté. Commune ambiguïté qui, selon les circonstances, peut être utilisée comme une arme électorale de destruction massive.

Mais, au-dessus de l’ambiguïté, il y a une commune détermination d’ordre stratégique : la volonté de ne se séparer à aucun prix de la France.

Le mouvement anticolonialiste, ou du moins ce qu’il en reste, aura du mal à s’en remettre du fameux projet guadeloupéen de 2003, commis dans l’euphorie de la Déclaration de Basse-Terre. Ce projet après tout, n’était qu’un fourre-tout où se côtoyaient autonomistes de la veille et indépendantistes du lendemain sans parler des assimilationnistes de toujours.

Des militants qui se réclament de l’anticolonialisme tentent encore aujourd’hui, de justifier leur démarche en invoquant l’urgence de « sauvegarder la personnalité guadeloupéenne. Il faudrait faire remarquer à ces militants que le souci de « préserver la personnalité guadeloupéenne » n’est pas une idée neuve dans la stratégie assimilationniste. Pensons au projet Isaac de 1891, au projet Boisneuf de 1915, ou plus près de nous, à la France créole de Dijoud à la fin des années 70. Encore mieux, écoutez ou réécoutez le discours de Petit-Bourg de Sarkozy. Ce discours a au moins un mérite : celui de nous rappeler une évidence : La reconnaissance de l’originalité, des particularités ou de la personnalité guadeloupéenne n’implique pas la reconnaissance de la nation guadeloupéenne.

D‘ailleurs, et comment faire autrement, la reconnaissance de la différence est non seulement le fondement de toute politique discriminatoire mais également celui de toute politique assimilatrice. La volonté d’assimiler suppose justement la volonté de supprimer ce qui fait la différence entre deux communautés pour permettre l’absorption de l’une par l’autre.

Alors, on ne surprendra pas les forces assimilationnistes en leur opposant le sentiment d’originalité de la Guadeloupe. On ne les vaincra pas sur un terrain qu’elles ont occupé bien avant les anticolonialistes et qu’elles occupent encore sans aucune difficulté.

C’est dire que le mouvement anticolonialiste a sa part de responsabilité dans notre actuelle dérive. Car, sous couvert de réalisme, de prise en compte de la situation réelle, du faible niveau de conscience des masses, le mouvement anticolonialiste persiste à entretenir l’illusion d’une voie médiane entre d’une part, l’impossible assimilation, c’est-à-dire la réelle perpétuation du rapport colonial et d’autre part, la lutte pour l’émancipation nationale.

Ainsi, et de manière paradoxale, le mouvement anticolonialiste conforte et renforce dans la population, les réflexes de dépendance vis-à-vis de la puissance coloniale. Il renforce le sentiment de l’hétéronomie ; sentiment vécu comme une fatalité historique. Le mouvement anticolonialiste devrait se débarrasser de son illusion première : la croyance selon laquelle le peuple guadeloupéen serait beaucoup plus favorable à l’article 74 qu’à l’indépendance. Or, il n’en est rien.

Pour sa part, le mouvement syndical ne fait pas mieux. Il met principalement, l’accent sur les revendications quantitatives pour l’amélioration du sort des travailleurs. Certes, ceci n’est pas rien. Cependant, tout se complique quand le mouvement syndical prend pour référence, « les avantages sociaux acquis en métropole », quand il fait de la formule « la loi, rien que la loi, mais toute la loi », son crédo. Ce faisant, le mouvement syndical, lui aussi, enfonce dans la conscience des masses le sentiment d’une dépendance ayant valeur de destin. Cependant, le mouvement syndical a-t-il une autre perspective quand on sait que ce n’est pas le mouvement syndical qui crée ex-nihilo le prolétariat mais au contraire, c’est le prolétariat réel et concret qui définit le contour et les perspectives du mouvement syndical.

Dans la situation que nous connaissons, la nouvelle frénésie autour de la question culturelle exprime-t-elle quelque chose d’essentiel ?

Une réelle culture du peuple existait, différente de celle du colonisateur. Une culture faite de traditions orales, de traditions festives, de chants et de danses, d’une médecine populaire, de croyances, de moeurs de table, de l’originalité de la langue. Une culture faisant système, parce qu’enracinée dans un mode de vie et une représentation du monde. De tout cela, il ne reste que des traces, des éléments désarticulés, des bribes désordonnées.

Il y a eu, en effet, une sorte d’invasion de la vie guadeloupéenne par la vie européenne. Le pays a été projeté dans une société de consommation sauvage, dans une civilisation dominée par la finance internationale qui laisse peu de chance à l’originalité culturelle des peuples dominés. Alors, on assiste aujourd’hui à une sorte de retour aux traditions, à une espèce de défense et illustration de nos « mès et labitid » selon la formule consacrée.

S’agit-il d’accorder les bribes désarticulées de notre culture ? S’agit-il d’une aspiration à la conscience de soi historique ?

Je n’en suis pas certain.

Il me semble que la prétendue résistance culturelle, que l’on retrouve à toutes les sauces, n’est animée d’aucun souffle émancipateur. Elle est sans élan parce que sans point d’appui et sans visée politique par quoi elle pourrait être subversive. Dès lors, cette prétendue résistance culturelle se transforme en caricature d’elle-même, en fétichisme de signes insignifiants, en nouveau doudouisme, en passéisme stérile, en simulacre d’une réconciliation avec soi-même qui ne peut que se fantasmer.

A ce propos, je me permets de citer Yvon Leborgne qui écrivait quelque part :

« La façon de se renier et la façon de faire semblant de se retrouver indique que ce peuple est en perdition. Il y a une flagrante insincérité actuellement de la revendication culturelle qui me laisse assez perplexe quant à son avenir. Je surprends mes frères guadeloupéens à se regarder avec les yeux de l’Occidental. Nous nous apprécions comme les étrangers nous apprécient à travers les dépliants touristiques. Nous pratiquons une forme de tourisme intérieur sans doute parce que nous sommes étrangers à notre pays. Il y a donc une sorte de pantomime qui me paraît attester de l’inconsistance et de la déliquescence de la personnalité guadeloupéenne ».

CONCLUSION

Mesdames et Messieurs, Amis et Camarades.

Notre pays est une curieuse contrée. D’une certaine façon, cette curieuse originalité de la Guadeloupe constitue un drame pour elle-même. Comme réalité historique et sociale, elle n’entre dans aucune case de discours préétablis. Elle n’est pas une société coloniale ordinaire, ne serait-ce que parce que s’y est opérée une totale substitution de peuplement. Elle a été pétrie par une colonisation spécifique. Dès lors, la question nationale ne risque pas de se poser en des termes classiques. C’est dire que les questions essentielles semblent toujours se présenter de biais sous un jour déroutant.

On comprend alors que des dizaines d’années d’affrontements contre une réalité aussi protéiforme, des dizaines d’années de militantisme passées à labourer l’océan, avec le piétinement pour solde de compte, peuvent casser la volonté, ruiner la confiance, terrasser l’espérance des plus généreux dans l’effort, mais démunis de tout concept opératoire permettant de saisir la Guadeloupe telle qu’elle est.

Faut-il pour autant céder au désabusement, au ressentiment, à l’indifférence, à la déception ?

La déception est dérisoire. En général, les déçus, les dépités, les désenchantés n’expliquent rien. Ils sont toujours dans la certitude et soutiennent avec la même fougue le contraire de ce qu’ils préféraient la veille. Les indifférents n’affirment plus rien. Ils se retirent et renoncent à comprendre. Ces abdications revêtent les formes multiples de la fatigue et du renoncement. Et c’est à ces capitulations ordinaires ou spectaculaires qu’il importe de savoir résister.

Le dilemme est pourtant simple mais impératif : Laisser trancher le hasard ou comprendre pour agir. Certes, il n’est pas toujours possible d’agir. Mais, il est toujours possible de comprendre. Enfin……d’essayer de comprendre.

  • Essayons donc de comprendre comment penser la question de la décolonisation à l’ère de la mondialisation capitaliste.
  • Essayons donc de comprendre comment penser l’accès à la souveraineté quand l’Etat Nation connaît une forme de déliquescence.
  • Essayons donc de comprendre comment nous inscrire dans une perspective universelle d’émancipation du genre humain.
  • Essayons donc de comprendre si nous voulons éviter d’être un peuple qui pour conscience nationale n’aurait qu’un « conglomérat de ragots ».

Alex LOLLIA

(Tous droits réservés, Alex Lollia, 13 janvier 2011)