Aude-Emmanuelle Hoareau : « Et si les hommes se souvenaient du drame de l’esclavage ? »

Aude-Emmanuelle HOAREAU est née et vit à la Réunion. Docteur en philosophie, elle enseigne l’Esthétique à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de la Réunion. Dans son essai « Concepts pour penser créole » (2010), l’auteur, qui travaille à l’élaboration d’une philosophie créole ouverte sur le monde, observe que le racisme est à la fois subi et exercé à la Réunion.

Extrait :

(…) Et si les hommes se souvenaient du drame de l’esclavage qui les a conduits à mépriser le Noir africain, à le traiter comme un être inférieur par nature, cela changerait-il les choses ?

L’esclavage a-t-il nourri à l’égard des kafs, un racisme qui perdure encore à travers la stigmatisation et la discrimination ? Serait-il possible d’y remédier par un travail de mémoire ? Sans doute. Car l’homme créole, de par son métissage, sa batarsité, prétend encore souffrir du mépris des blancs, des métropolitains, des européens.

Malheureusement, le racis chez nous n’est pas que subi. Il est aussi exercé. Il est parfois racisme des Noirs à l’égard des blancs. Le racisme barbare dont l’homme noir a été victime au cours de son histoire semble alors s’inverser. Peut-on ainsi reproduire les schémas douloureux dont on a été victime ? L’homme réunionnais n’a-t-il pas des bouc-émissaires contre qui diriger sa haine, une haine causée par des souffrances non réparées, des blessures toujours vives et un sentiment d’injustice ?

Selon le philosophe français Etienne Balibar, le sentiment raciste serait une organisation d’affects qui prendraient alors une forme stéréotypée : il y aurait une ou des figures qui cristalliseraient toutes nos peurs et toutes nos haines. Mais quelles peuvent être encore nos peurs, dans quel fond obscur aller chercher la haine ? Dans les blessures non réparées du crime de l’esclavage ?

L’homme réunionnais n’a-t-il pas des bouc-émissaires comme le zorey (le métropolitain), ou le komor (le comorien) ? Prenons d’abord la figure du zorey qui cristallise parfois les haines racistes. Il est dans limazinèr, celui qui est venu voler le travail du créole, ses terres, ses femmes, celui qui l’a exproprié de lui-même, le colon sans scrupule qui sévit malgré les changements historiques. L’exclusion sociale dont il est victime, le créole tend parfois à l’attribuer au zorey, image mobile du colonialisme.

Le zorey serait ainsi la victime d’un racisme symbolique. « Zorey deor » (Les zoreils dehors), voit-on écrit sur les murs de l’île. Ne serait-ce pas une sorte de transfert du mépris subi par le réunionnais durant son histoire, sur un bouc-émissaire ?

Le zorey pourrait gêner aussi parce qu’il rappelle l’appartenance de l’homme créole à la nation française. Il rappelle qu’avant 1946, date de la départementalisation, La Réunion avait le statut de colonie française. Pour que les lois françaises fussent appliquées chez nous, il fallait à chaque fois une décision du gouvernement français. Le zorey est-il le symbole de cette mise sous tutelle du peuple réunionnais, de cette infantilisation qui laisse encore des séquelles ? Ou alors un garde-fou, l’ennemi imaginaire contre lequel les Réunionnais tenteraient de définir, négativement, leur identité ? Est-il celui contre qui, adultes, ils existent ? Ou juste un étranger vécu comme un visiteur à la fois naïf et arrogant, un peu comme le Parisien à la campagne ? Racisme ou régionalisme ?

Paradoxalement, la figure du zoreil continue d’en faire rêver beaucoup. « Goyav de Frans lé plu gro » (la goyave de France est plus grosse), ironise-t-on pour signifier que ce qui vient de métropole est de meilleure qualité. Cette vénération, fût-elle inconsciente et irrationnelle, d’un monde par-delà les océans, est inscrite dans limazinèr réunionnais. (…)

Extrait de « Concepts pour penser créole » paru en octobre 2010,