Esclavage et réparations : La position de l’historien Oruno D. Lara

esclavage_slavery_10Gravure : planteurs sélectionnant leurs esclaves noirs à Cuba en 1837
Commémoration de l’esclavage des noirs et réparations : Quel rôle pour les historiens ?

Par Oruno D. LARA

La décision prise par l’État français de commémorer le 10 mai de chaque année l’abolition de l’esclavage s’est fondée sur une recommandation. La décision est prise en effet après consultation d’un comité dénommé « Comité pour la mémoire de l’esclavage », institué le 5 janvier 2004 par un décret du Premier ministre (n°2004-11). Ce comité comprend douze membres qui, sous la présidence de Maryse CONDÉ, propose le 12 avril 2005 au gouvernement une date, celle du 10 mai, pour célébrer en France « la mémoire de l’esclavage ». Dans ce comité figurent des personnalités françaises et coloniales comme l’écrivaine guadeloupéenne, Serge ROMANA, Françoise VERGÈS, Henriette DORION-SÉBÉLOUÉ, Christiane FALGAYRETTES-LEVEAU, Fred CONSTANT, Claude-Valentin MARIE et Serge HERMINE.

Pourquoi l’Etat français a-t-il voulu choisir une date de commémoration ?

Pourquoi le 10 mai ?

Un proverbe africain dit : « Le sorcier vous tue et vous pleure ! »

De quel droit l’État français peut-il investir un domaine de mémoire qui n’est pas le sien et accaparer un patrimoine qui ne lui appartient pas ?

Ce sont les colonisés, les descendants de ces affranchis de 1848 qui, en Guadeloupe, Martinique, Guyane et La Réunion, peuvent réfléchir et décider s’ils veulent, ou pas, commémorer l’abolition de l’esclavage. Ce sont eux et eux seuls qui doivent prendre la décision finale de célébrer ou pas, de manifester ou pas, d’occuper leur identité globale.

Ce sont eux, les colonisés, qui doivent s’impliquer dans la construction d’une histoire qui combine traite négrière, systèmes esclavagistes et systèmes coloniaux.

L’État français et ses complices des colonies se sont investis pendant des siècles dans des opérations maritimes de traite négrière, ils ont organisé et entretenu un système esclavagiste et maintenu un système colonial qui dure jusqu’à présent.

Que dire des réparations ?

Nous savons que la traite négrière, le système esclavagiste et le système colonial peuvent être qualifiés de crimes contre l’humanité.

Si on envisage seulement les liaisons Europe-Afrique-Amérique (le soi-disant « Monde Atlantique »), qui doit payer ces réparations ?

Le problème soulevé peut paraître complexe. Pour le résoudre il faut s’engager dans des investigations historiques que nous ne pouvons ici que résumer, très linéairement.

Le Portugal apparaît dans l’histoire de la traite négrière comme le premier pays à s’investir dans ce commerce avec, accessoirement, le concours de l’Espagne.

La France, brillant second, assume les siècles d’esclavage, de traite négrière et de colonisation.

La Grande-Bretagne qui démarre avec les HAWKINS, a transporté le plus grand nombre de captifs africains. C’est elle également qui a exploité dans ses colonies le nombre le plus important d’esclaves, tant en Amérique du Nord qu’aux Caraïbes.

Le Danemark et la Suède ayant participé au système colonial, s’étant approvisionnés en main-d’œuvre esclave, doivent être enregistrés sur la liste des payeurs.

D’autres pays d’Europe occidentale ont également participé à la chasse aux « peaux noires ».

L’Afrique et les Africains aussi doivent payer.

Les historiens africains comme Djibril Tamsir NIANE, C. HAGBO, J.A. IDOHOU, G.R. SOGLO, S.D. SOTINDJO, D.K.M. VIDEGLA et surtout A. Félix IROKO, ont expliqué l’organisation du commerce négrier. Ils ont montré et prouvé comment des Africains ont vendu des hommes, des femmes et des enfants à des trafiquants européens qui les transportaient aux Caraïbes-Amériques du XVIe au XIXe siècle.

Les békés de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane et de Saint-Domingue (colonie française jusqu’en 1803), doivent payer. Nous entendons par békés (terme venant de l’africain buccra) les colons, planteurs qui ont organisé des voyages de traite en Afrique et qui ont été des propriétaires d’esclaves.

Les propriétaires esclavagistes de La Réunion doivent payer.

En Amérique, les pays suivants ont des comptes à régler avec la traite africaine et l’esclavage :

Les Etats-Unis (United States of America) et le Canada.

Le Brésil où se terminent la traite et l’esclavage en 1888.

Les anciennes possessions espagnoles : Mexique, États des Caraïbes occidentales, Cuba, Puerto-Rico, République Dominicaine, Venezuela, Colombie, Argentine, Équateur, Pérou, voire le Chili. Partout où il y a eu des esclaves nègres, et par conséquent des colons esclavagistes.

Les anciennes colonies anglaises où se pavanaient les planteurs, propriétaires d’esclaves : Guyana, Trinidad-Tobago, Jamaica, les Windward et les Leeward Islands, Bahamas et Bermuda.

Comment établir, démontrer la responsabilité de ces territoires, des possesseurs d’esclaves, de ces colons planteurs, organisateurs d’expéditions négrières en Afrique et de leurs descendants?

Ce qui conduit au final à poser deux questions importantes:

Quels sont les débiteurs ? Quels sont les créditeurs ?

En d’autres termes, qui doit payer ? Et qui reçoit ces réparations ?

Les réparations sont dues aux anciens esclaves et à leurs descendants. Que ce soit très clair : il n’est pas question évidemment d’attribuer quoi que ce soit aux tortionnaires, aux esclavagistes, aux propriétaires et à leurs complices africains.

Enfin, une dernière question se pose :  en quoi peut consister ce paiement ?

La réponse à cette question ou plutôt la solution à ce problème n’appartient pas aux historiens. Nos travaux visent à dénombrer les trafiquants négriers qui ont pillé le continent africain avec la complicité des Africains eux-mêmes. Nos investigations peuvent contribuer à éclaircir un débat, à circonscrire des responsabilités, à élaborer des listes de propriétaires d’esclaves.

Des recherches historiques qui concernent principalement les populations descendantes des personnes esclaves pendant les siècles de conquête et de colonisation. Ce sont, répétons-le, ces populations qui doivent affirmer leur choix de commémorer ou pas, à la date qu’elles veulent, un passé tragique qui est leur passé. Tout le reste apparaît comme gesticulations, vociférations, braiements et démagogie…

On peut se reporter à l’ouvrage suivant :
Oruno D. LARA et Inez LARA, Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves en 1848, Paris, Editions L’Harmattan, 2010.

Oruno D. LARA