Abolition en Martinique : « la commémoration du 22 mai n’empêche pas la reconnaissance du 27 avril »

Sur l’abolition de l’esclavage, Fausses querelles et vrais problèmes

par Edouard de LÉPINE

Les fêtes du 22 mai en Martinique et du 27 mai en Guadeloupe sont l’occasion d’évoquer le 27 avril, date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Cette abolition est le fruit d’un long processus historique jalonné des luttes des abolitionnistes et des révoltes d’esclaves ainsi que des mutations économiques. Voici un extrait de l’ouvrage de l’historien Édouard de Lépine, « Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique », (Maisonneuve et Larose – Servédit, Paris 1999)

[…] Faut-il opposer le 22 mai au 27 avril comme on tend à le faire depuis une trentaine d’années, après avoir, il est vrai, outrageusement privilégié le 27 avril par rapport au soulèvement du 22 mai qui a conduit à l’abolition anticipée de l’esclavage à la Martinique et à la Guadeloupe ? S’il est vrai que c’est la France qui a introduit l’esclavage dans ses colonies et qu’il n’y a pas lieu de se confondre en actions de grâce pour la remercier d’avoir aboli ce qu’elle avait établi, rien ne nous oblige à donner raison à ceux qui pensent qu’il « y a des services si grands qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude ».

C’est dire combien il nous paraît ridicule de faire comme si la commémoration du 22 mai devait supprimer la reconnaissance du 27 avril. Il n’est pas seulement ridicule, il est absurde d’ignorer ou de minimiser l’une ou l’autre de ces deux dates dans notre histoire. La commémoration du cent cinquantième anniversaire de l’abolition peut être l’occasion d’une réévaluation des apports réciproques du mouvement abolitionniste en France et de l’opposition anti-esclavagiste aux colonies, dans toutes les colonies et pas seulement à la Martinique. Elle ne doit en aucun cas être un prétexte à une mutilation de notre histoire.

Le 22 mai, c’est la dernière en date d’une longue suite de révoltes, dont toutes avaient jusqu’alors échoué, contre l’ordre esclavagiste. C’est l’explosion spontanée et localisée d’un mécontentement général longtemps contenu. Cette explosion aurait pu se produire sur n’importe quel point de l’île, à la Guadeloupe autant qu’à la Martinique, tant l’impatience était grande dans les deux îles. De ce point de vue sans insister plus qu’il ne convient sur les résultats du 22 mai, il faut rappeler que l’une des conséquences les plus immédiates de la proclamation de l’émancipation à la Martinique a été d’amener le gouverneur de la Guadeloupe à prendre la même décision, sans y avoir été contraint par aucune action de quelqu’importance, ce qui n’enlève rien, bien entendu, à la valeur de l’abolition dans l’île voisine dont la véritable insurrection, celle de 1802, autrement plus importante que celle du 22 mai, avait tragiquement échoué.

L’objectif des insurgés était de faire appliquer immédiatement à la Martinique une décision dont ils étaient persuadés, avec raison, qu’elle était déjà prise à Paris. Minimiser l’importance du 22 mai, comme nous l’avons fait pendant longtemps, c’est ignorer la détermination des esclaves et des hommes de couleur libres de la Martinique de ne pas attendre comme une aumône une liberté qu’ils estimaient pouvoir revendiquer comme un droit.

Le 27 avril c’est la conclusion d’un long mouvement commencé plus d’un demi-siècle auparavant à l’heure des Lumières, et à la lueur conjuguée des brasiers de la révolution française et de la révolution haïtienne, mais qui, après une stase prolongée, a connu une brusque accélération avec la Révolution de Février.

L’objectif des abolitionnistes en France, en février 1848, était de profiter de l’élan révolutionnaire du peuple parisien pour imposer l’abolition immédiate aux colons plus encore qu’à leurs alliés de la métropole, mais aussi pour prévenir un nouveau Saint Domingue dont le souvenir continuait de hanter aussi bien les adversaires que les partisans de l’abolition.

Autrement dit, s’il est vrai que le 22 mai ne peut pas s’expliquer sans référence au mouvement abolitionniste et singulièrement à l’action des abolitionnistes français qui ont su, dès les premiers jours de la Révolution de Février, intégrer leur projet dans le processus révolutionnaire en cours et susciter dans les colonies une nouvelle flambée d’espoir et un nouveau souffle anti-esclavagiste, il est tout aussi évident que le 27 avril ne peut pas se comprendre sans associer à la générosité et au rêve de fraternité des quarante-huitards la détermination des esclaves et de leurs alliés libres dans les colonies.

Ce serait une erreur, doublée d’une injustice, de nier ou de minimiser la contribution des décrets d’avril 1848 à l’abolition de l’esclavage à la Martinique. Ces décrets n’ont pas seulement permis de régulariser et de légitimer a posteriori le soulèvement de Saint Pierre et du Prêcheur. Ils ont donné corps à ce qui était un mouvement de l’âme. Ils ont parachevé et couronné l’oeuvre entreprise par les esclaves, avec d’autant plus de mérite et de panache que ceux-ci pouvaient se contenter d’attendre, au lieu de choisir d’aller à sa rencontre, ce navire, dont parle Lafacadio Hearn, « qui à la même heure, de l’autre côté du monde, filait devant le soleil, et portait le don français de la liberté aux esclaves de la Martinique ». (YOUMA)*

Édouard de LÉPINE

* Le livre « Youma », écrit à la fin du 19e siècle a été publié en France en 1937, réédité par Emile Désormeaux au début des années 1970.Il devrait faire sous peu l’objet d’une troisième édition