Tremblement de terre à Haïti : Oruno D. Lara ultra critique envers l’élite haïtienne

Suite au tremblement de terre qui a dévasté Haïti (12 janvier 2010), l’historien Oruno D. Lara répond à la lettre ouverte du photographe Gérald Bloncourt dans laquelle ce dernier, invoquant l’épopée de Toussaint Louverture, la victoire contre les troupes de Napoléon et l’indépendance de l’ancienne colonie de Saint-Domingue arrachée par Dessalines, appelle de ses voeux « une Haïti renaissant de ses cendres ».

Réponse d’Oruno D. LARA à Gérald BLONCOURT

Mon cher Gérald,

Tu rêves « d’une Haïti renaissant de ses cendres, forte, belle, respectueuse des droits humains, fraternelle, digne de sa glorieuse histoire qui fit d’elle la première nation à avoir aboli l’esclavage ».

Historien de métier, je ne me fais aucune illusion.

Je sais depuis des lustres, en travaillant d’arrache-pied, que Haïti, depuis 1804, est un pays particulier, un territoire opprimé, sous surveillance.

Un pays où les élites sociales, politiques, économiques n’ont jamais construit avec le peuple – ce vaillant peuple – ne serait-ce qu’une société au sens d’un pacte collectif. Alors, quand tu parles, toi aussi comme tant d’autres, de nation !!!

Un territoire où il n’existe pas d’Etat, où il n’y en a jamais eu. Des élites ont simplement instauré une « mascarade gouvernementale » qui fonctionne cahin caha et a pour fonction principale de pressurer le peuple (cf. les Codes de travail) et de s’emparer de l’aide internationale.

Un pays sans élite véritable. Depuis deux siècles, des générations d’hommes et de femmes sont partis, craignant pour leur vie et celle de leurs enfants. Ne sont restés au pays que de rares individualités de valeur qui ne peuvent guère s’opposer à cette racaille inculte, opportuniste, ambitieuse, vorace qui occupe le pouvoir depuis tant de décennies.

Un pays où la politique n’existe pas. Point de politique évidemment dans un contexte de dictature, d’autocratie.

Un territoire où les mythes ont la vie dure ! Finissons donc d’évoquer la « glorieuse histoire » ! Certes entre 1791 et 1803, une période de soulèvement et de guerre qui force le respect. Mais que dire de la population émancipée, mise à contribution, subissant les pressions et les oppressions de cette caste militaire et foncière qui les soumet à un véritable second esclavage ! N’est-ce pas cette population qui, au final, paie cette lourde indemnité octroyée à la France pour la reconnaissance du pays en 1825. Des élites apeurées qui font payer le peuple pour s’enrichir des domaines coloniaux et n’avoir pas à craindre un retour des anciens propriétaires français.

Comme il a déjà subi, ce vaillant peuple haïtien !

Alors, quand on parle d’une « Haïti renaissante » ou de « reconstruction », je réponds : de quel Haïti s’agit-il ? En outre : reconstruction ou construction ?

Pour construire (ou reconstruire), il faut des cœurs certes. Mais il faut également des cerveaux et des bras. Des bras, j’en vois, et des millions. Mais des cerveaux lucides, compétents, généreux ? Où sont-ils ? Sinon à l’extérieur du pays : aux USA, au Canada, en Europe…

Or, comment construire un pays en continuant à conserver cette clique oligarchique qui n’a même pas le droit de se dire politicien ? Comment envisager une construction sans pouvoir compter sur ce gisement intellectuel issu des meilleures universités étrangères ?

Un territoire actuellement placé entièrement entre les mains des Occidentaux qui l’occupent et l’orientent dans le sens de leurs intérêts respectifs.

Qui coordonne en ce moment l’aide internationale ?
CLINTON et ses complices, BUSH et consorts, ont eux aussi d’énormes besoins d’argent. Combien de ces personnalités vont-elles se sucrer sur le dos des Haïtiens ?

Un pays considéré comme un des plus pauvres de la planète, qui réussit tout de même à enrichir tant de gens !

Alors que reste-t-il à faire ?

A se rassembler pour prier …
A gesticuler avec les prédicateurs …
A s’en remettre au vaudou …
A se réfugier dans la gloire d’une histoire passée ou d’une culture immense ?

La question des séismes, tremblements de terre, elle, n’attend pas nos jérémiades. Mais comment, encore une fois, établir des laboratoires, ausculter les failles, analyser les anciennes ruptures tectoniques, élaborer des plans et des projets de protection, sans octroyer une aide constante aux scientifiques haïtiens, profondément préoccupés par la survie de leur pays.

Oruno D. LARA
Historien, directeur du Centre de Recherches Caraïbes-Amériques (CERCAM)