Guadeloupe : Solidarité après le séisme qui a lourdement frappé Haïti

COMMÈRE MARÉCHALE MISÈRE

Par Dominique DOMIQUIN

Trois boites de haricots rouges, trois boites de maïs, trois boites de macédoine de légumes, des tampons périodiques, deux packs de MatouCapès. Les bénévoles me remercient chaleureusement. Leurs visages sont graves et leurs sourires sincères. Je quitte Destreland un peu plus léger que d’habitude. Je me demande si je n’aurais pas dû donner plus pour Haïti. Me priver un peu plus, même si les temps sont durs sous le soleil de Gwada. En même temps, qu’est-ce que je pèse, moi, petit guadeloupéen, face à l’aide internationale massive ?

Adolescent, lorsqu’on me demandait d’accomplir une tache pénible et ingrate, ou qu’on tentait de me gruger, j’avais coutume de répondre : «Tu me prends pour ton Haïtien, ou quoi ?» C’était les années 80. J’avais pourtant dévoré Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis. Mais de là à faire le lien entre le puissant «Gouverneurs de la Rosée», le flamboyant «Compère Général Soleil» et ces ombres furtives qu’on appelait Haïtiens ! Fallait pas trop m’en demander ! Non, décidément, ces gens-là ne collaient pas à mon idée d’Haïti.

Et puis leur Baby Doc, là, quel drôle de type ! On aurait dit l’un de ces dictateurs sanguinaires qui s’en mettent plein les poches en piétinant leurs peuples. C’est pas en Guadeloupe qu’on verrait chose pareille ! Et puis ces gens-là n’arrêtaient pas de nous envahir ! Déjà qu’on avait pas beaucoup de place sur notre île ! Les bribes de conversations d’adultes ne faisaient que rigidifier mon opinion: Ces gens-là font sorcier. Ils pissent sur les légumes qu’ils nous revendent (mais si ! Untel les a vus!). Ils ont le regard fuyant. Ils grasseyent la langue française et baragouinent un drôle de kréyol. Ils volent NOS allocations. Ils sont prioritaires pour NOS logements sociaux. On les reconnaît au faciès ! Et en plus, ils sont noirs-noirs-noirs ! Ouais, décidément, ces gens-là ne valaient rien de bon. Mais attention ! Nous n’étions pas racistes pour un sou. Oh que non. La preuve : l’avion de Le Pen tentait toujours en vain d’atterrir chez nous.

Puis vint le temps des études, à Trinidad. Je constatai que les haïtiens n’avaient pas bonne presse là-bas non plus. Pas plus que les barbadiens ou les tobagonians. Alors j’ai commencé à réfléchir : «Les trinidadiens n’aiment pas trop les gens des îles voisines… en plus, ils se méfient d’eux-mêmes, entre trinidadiens Nègres, Indiens et Blancs. C’est bizarre ! C’est comme chez nous, sauf qu’ils parlent l’anglais, qu’ils sont indépendants et qu’ils ont du pétrole !»

Ensuite, à Paris, en quête de racines et d’identité, j’ai repris mes volumes d’Histoire des Lara père et fils, relu Césaire, découvert Franketienne et ça s’est mis en place « klèk ! » dans ma tête : Toussaint ! Le fort de Joux, la rançon napoléonienne, Dessalines, Pétion, Christophe, La CIA, Papa et Baby Doc, Cédras, Maniga, Aristide, les Chimères, le Chaos, la Spirale, Tabou Combo, Super Shleu, Beethova Obas, Réginald Policard, Carimi, Basquiat, Wyclef Jean, l’Afrique omniprésente et son panthéon vaudou qui hurle sous le syncrétisme catholique… Un jour, j’irai. Même si ce pays me fait un peu peur.

Devenu homme, je rentrai en Guadeloupe. Le nègre Ibo, idole des foules, sombre marionnette électorale, crachait sa bile populiste sur Canal 10 : «Racaille ! Vermine ! Chyen ! Yo ké manjé kaka !» Laurent Farrugia en a fait le titre d’un livre. Vinrent les incendies, les prémisses de pogroms, le procès, la nausée… J’ai regardé ailleurs tandis que des guadeloupéens courageux, tous épidermes confondus, marchaient contre la puante pensée dominante. J’en discutais à l’époque avec Joseph, le jardinier de mes parents. Je l’appelais « Joseph le jardinier-charançon », car il faisait plus de dégâts dans le potager familial que les hannetons et les maladies. Vingt ans durant, j’ai demandé à ma mère : « Mais pourquoi tu le gardes ? Il est gentil, mais il est vraiment nul avec les plantes ! » Elle me répondait agacée : « Tout l’argent qu’il gagne, il l’envoie à ses parents, en Haïti, et a son fils aux Etats-Unis ! Un jour tu comprendras… ».

Hier, j’ai croisé Joseph : «Ki nouvel a ti-fanmi la ?» lui ai-je demandé. Il m’a répondu, résigné : «Tout bagay krazé mé pon moun pa mô, la Vierge, mèsi.» Après avoir discuté un moment du destin tragique d’Haïti, je lui serrai la main et chacun repartit faire son chemin. Avant qu’il ne disparaisse, je me retournai et m’écriai : «Au fait, et ton fils qui vit aux USA ?» La figure de joseph s’éclaira : «Merci bon Dieu, il est en dernière année de médecine ! Ça va, ça va !». Joseph est toujours archi nul en espaces verts, mais je crois que je commence à piger ce que ma mère a, toutes ces longues années, essayé de me dire.

La terre a tremblé de toutes ses forces. Le Monde sait qu’Haïti existe. L’heure n’est plus à chercher des coupables. Donnons ce que nous pouvons. Non pas comme une obole mais pour le Symbole. Aidons Compère Général Soleil à déchouké Commère Maréchale Misère. Asiré pa pétèt, dèmen, sé nou ké bizwen Ayiti.

Dominique DOMIQUIN

Goyave, le 25/01/2010