Littérature : Alain Plénel lauréat inattendu du Prix Carbet de la Caraïbe

C’est une vraie surprise : pour son vingtième anniversaire, le jury international du Prix Carbet de la Caraïbe distingue non pas une œuvre littéraire, mais un homme Alain Plénel, pour son courage face à la répression coloniale des émeutes de décembre 1959 en Martinique, île devenue département français en 1946. Alain Plénel était alors vice-recteur en charge de l’éducation nationale. Voici les attendus du Prix Carbet de la Caraïbe 2009 lus le 12 décembre 2009 par l’écrivain et poète guadeloupéen Ernest Pépin.

 

C’est par leurs blessures que les nations s’expriment

1959 fut la porte d’entrée d’une nouvelle histoire des Caraïbes. Je dis bien la porte d’entrée car les années 1960 furent traversées par de nombreux bouleversements dont l’un des derniers fut le massacre de guadeloupéens en Mai 1967 alors qu’ils réclamaient une augmentation de leurs salaires.

Pour en revenir à 1959, comment oublier que des étudiants martiniquais furent tués et que ce fait a remis singulièrement en cause la donne issue de 1946 : date de la départementalisation. Suivirent les procès de l’OJAM, le Front Antillo-Guyanais, la naissance du GONG, les indépendances de nombreux pays de la Caraïbe et de l’Afrique.

Comment oublier également qu’il se trouva un homme, fonctionnaire de l’Etat français, qui sut faire le choix de la dignité, de la fraternité, de la solidarité face à une situation où le colonialisme durcissait ses positions dans un contexte où la guerre d’Algérie, l’arrivée de Fidel Castro à La Havane, semaient nombre d’inquiétudes parmi les possédants.

Cet homme-là, non seulement n’approuva pas les exactions mais encore proposa de donner à un établissement scolaire le nom de Christian Marajo. C’était pour l’époque un tremblement de terre, que ce juste paya cher tout au long de sa carrière.

Il y a là une conscience à l’œuvre dont tout nous donne à croire qu’elle est un symbole. Symbole d’un anti-colonialisme. Symbole d’une foi en un autre avenir. Symbole d’une idée noble des rapports entre les sociétés.

Il nous semble, que les questions posées par les mouvements sociaux de 2009 en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane donnent un éclat particulier au message de 1959. Souvenez-vous que dans un mouvement de crispation, l’Etat promulgua l’ordonnance de 1960 qui soumettait tout fonctionnaire jugé subversif à la sanction d’une mutation d’office, ce dont furent victimes trois enseignants martiniquais, Guy Duffond, Georges Mauvois et Armand Nicolas. Il nous semble, qu’il y à la, à nouveau, un tremblement, une interpellation, qui en appelle à la conscience et qui oblige au respect.

Nous, jury du Prix Carbet, croyons fermement que l’imaginaire, la poétique, la conscience, sont les seules crêtes d’où le monde est vraiment visible, les piliers sur lesquels reposent la beauté du monde, les leviers qui permettent de soulever les montagnes de l’injustice.

Ce Prix Carbet 2009 a décidé d’honorer un principe, une vie, un exemple. Un geste. Une conscience. La bonne conscience peut être anesthésiante. La mauvaise conscience crée des enfers solitaires. La conscience ouverte est de l’ordre de la Relation.

C’est cette dernière qui fait sens pour nous et nous invite à considérer le signal fort que cet homme envoya en 1959 en faisant comprendre que les victimes de cette guerre incarnaient et manifestaient un rempart contre la barbarie.

Cinquante ans après, alors que rôdent tant de démons, que se multiplient tant d’appels à la justice, que se soulèvent tant d’espérances, il nous a paru faire acte non seulement de mémoire mais encore de la plus haute des exigences esthétiques en décernant à M. Alain Plénel, et à l’unanimité, le Prix Carbet de la Caraïbe 2009.

Cela revient, pour nous, à ouvrir le grand chantier d’un renouvellement du Prix Carbet qui, désormais s’engage dans le champ turbulent du Tout-Monde en recherchant une poétique qui sans déserter le champ littéraire illustrerait la diversité de l’expression humaine et l’audace des esthétiques du XXIème siècle.