Ni Africains, ni Européens, nous nous déclarons Créoles

Devons-nous, dans notre mémoire, retrouver et ne conserver que le souvenir africain et la mémoire négre ? Devons-nous y ajouter le souvenir de la cale du bateau, la découverte de l’autre, le souvenir du viol ? Devons-nous extraire de notre mémoire le souvenir de l’habitation, pourtant émaillé de nos grandeurs et de nos faiblesses, de nos lâchetés et de nos héroïsmes, de nos luttes et de nos renoncements ?

Par Tony Delsham

Le débat, finalement amorcé dès la publication de mon essai « Cénesthésie et l’urgence d’être », s’amplifie. ACCEPTER LE DEVENU ET PENSER LE DEVENIR Nos idéologues nous ont donc demandé au nom de la Négritude de nous sentir Africains, puis au nom du Tout-Monde de renoncer à la constitution du lieu et de l’identité « car la notion d’identité est une création des cultures occidentales et qui a été imposée au reste du monde », et, enfin, au nom du refus de la domination silencieuse de choisir la Créolité, concept laborieux qui, péremptoire et arbitraire, stoppe le processus de la Créolisation.

Dans cette troisième proposition, on pourrait conclure à une démarche volontairement existentialiste qui voudrait, tel Jean-Paul Sartre « mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence ». En réalité, nous sommes face à une interprétation complaisante de l’existant qui, comme l’observe Edouard Glissant, « érige le multilinguisme et le multi ethnisme en dogmes » sources, évidemment d’exclusion. La difficulté serait de déterminer le jour J, symbolisant la base de départ de la grande renonciation. Devons-nous, dans notre mémoire, retrouver et ne conserver que le souvenir africain et la mémoire négre ? Devons- nous y ajouter le souvenir de la cale du bateau, la découverte de l’autre, le souvenir du viol ? Devons-nous extraire de notre mémoire le souvenir de l’habitation, pourtant émaillé de nos grandeurs et de nos faiblesses, de nos lâchetés et de nos héroïsmes, de nos luttes et de nos renoncements ? Par quel puissant sortilège la femme pourra-t-elle éradiquer des fibres de son être la blessure du viol dans son mécanisme naturel : refus du violeur et acceptation jusqu’à l’amour, qui toujours reprend ses droits, du produit du viol ? Et quelle serait la légitimité de celui qui, prétentieux et fat, ferait réponses, forcément accoucheuses d’injonctions, à ces questions ?

« Ni Africains, ni Européens, nous nous déclarons Créoles », intiment les concepteurs de l’Eloge de la Créolité. Admettons, mais quelle est l’époque de notre histoire, après la mise en relation maître/esclave, qui nous restituerait, aujourd’hui, une authenticité vierge de toute aliénation et libérée de la domination silencieuse ? Celle des Caraïbes, finalement propriétaires légitimes d’une Martinique gagnée militairement sur les Arawaks, celle de Louis XIV, de Napoléon, du 22 Mai, de l’Amiral Robert, de la Négritude, de la loi d’assimilation, du général de Gaulle ? Et pourquoi pas celle de l’arrivée d’Alfred Marie-Jeanne, homme politique acharné a domicilier le pouvoir martiniquais, à la Martiniquais ?

Epoque riche des observations et conclusions quant à nous-même. La mise en relation des cultures qui se sont affrontées en terre de Martinique, ample de nos hésitations et de nos convictions, de nos bravoures et de nos lâchetés, fécondée d’une manière de compromis résultant du formidable combat pour la survie auquel se sont livrés les trois groupes constitutifs de la personnalité martiniquaise, doit être la base de toute ouverture. Hélas, les propositions non adaptées de nos penseurs, car pauvre du refus d’assumer le devenu, ont accouché des deux freins majeurs de ce dernier demi siècle. A savoir:
1) Une navrante philosophie de la victimisation où nous ne sommes jamais coupables, ni responsables de rien. Tous nos problèmes, tous nos maux s’expliquent exclusivement par notre passé d’esclave, par la pression coloniale et par l’exploitation Békée au temps de l’esclavage.
2) Une théorie de la revanche sur le passé : Elle passe forcément par la vengeance contre l’ancien maître et qu’importe qu’il soit mort depuis longtemps ! On présente la facture à son arrière, arrière, arrière petit-fils, on veut que, genoux en terre, ce dernier demande pardon, puis restitue les terres octroyées par son pays la France, à l’époque des conquêtes sauvages, armes à la main. Cette même France revendiquée par les autonomistes et les départementalistes majoritaires, pour l’heure, dans le pays. Deux attitudes pénalisant durement notre avancée et faisant de nous des citoyens en digestion difficile, juste capables de messes incantatoires, de révoltes de crabes aux mordants coupés.
Hélas, les arguments de l’un ou de l’autre camp n’ont pas toujours été à la hauteur de ce que l’histoire a fait de nous. Celui-là, niant nos ressources, niant nos potentialités, niant notre capacité à intégrer la tête haute l’ensemble français, avec autre chose que la main tendue et la terreur d’être précipités dans le club des pays pauvres de la Caraïbe, à développé une théorie misérabiliste nous conduisant droit à l’assistanat. Cet autre, au contraire, surévaluant nos possibilités, magnifiant à l’excès ce que nous aurions pu faire hors tutelle française, nous installa, petit à petit, dans le confort hallucinant des révolutions virtuelles. Attitude qui déboucha sur un navrant arrêt sur image transformant notre passé en bras de pieuvre geôlière, lui ôtant les vertus de l’humus fertile.

Dans ce monde virtuel, notre passé n’est pas tremplin mais gouffre, tourbillon aspirant et tueur de futur, ballet enfantant de geignards hypnotisés par les débiteurs du passé pourtant déjà absous de leurs péchés par les censeurs partiaux de l’histoire. Dans ces deux mondes, ni l’un, ni l’autre n’a vraiment réfléchi avec les éléments qui font de nous ce que nous sommes : Un peuple d’une extrême originalité n’obéissant pas au mécanisme classique de la colonisation ou de la décolonisation et qui n’attend qu’une légalisation de son acte de naissance pour adhérer au concert des nations.

Tony DELSHAM