Aimé Césaire : « Béké vous êtes, nègre je suis. Et puis après ? »

Interview d’Aimé Césaire par Raphaël Confiant publiée dans le journal Antilla du 11 avril 2007, un an avant la mort du chantre de la négritude.

Alors, je vous pose l’une des questions qui m’intéressent beaucoup : En 2007, lorsque vous regardez le Martiniquais, est-il l’homme que vous attendiez ?

Aimé CESAIRE : Ce n’est pas à moi de fixer le but d’une société, je dirai simplement que la vie à la Martinique est une chose difficile et en même temps passionnante. Difficile, parce que je suis soucieux de l’avenir du pays auquel j’appartiens, la Caraïbe bien sûr mais, fondamentalement, la Martinique. Je suis profondément un homme de ce peuple et de cette terre. Pour, moi, c’est considérable. Bien sûr, ce n’est pas facile, la société martiniquaise est pleine de contradictions mais, avec satisfaction, j’ai pu noter un certain progrès dans la notion essentielle de peuple martiniquais. C’était un trait douloureux pour moi que, face ce problème considérable dans le monde, la Martinique répondait peu et était prisonnière d’un système, dont l’essentiel consistait à oublier notre Martinique. J’avais l’impression que le Martiniquais se désintéressait de lui-même. Un grand travail a été fait et je suis heureux de constater qu’il y a désormais ce que j’ai toujours souhaité : une prise de conscience de l’identité martiniquaise et caraïbe.

Justement, monsieur le maire, il y a plusieurs composantes dans cette identité martiniquaise, avez-vous l’impression que toutes ces composantes regardent dans la même direction ?

Aimé CESAIRE : Je n’en sais rien ! Je sens que j’appartiens à un pays et à une terre martiniquaise et l’avenir de ce pays m’intéresse profondément. Ce que les colons blancs peuvent dire, c’est leur affaire, ce que la société intermédiaire pense, cela peut m’intéresser, mais je sens que je suis profondément l’homme de la terre martiniquaise. La population qui en fait l’originalité est fondamentalement une population noire, mon plan essentiel est celui de l’homme colonisé, l’homme de la Martinique qui a été conquis, exploité, humilié et qui aujourd’hui aspire à son identité et à son épanouissement. Je ne sais pas si je me trompe, chacun peut avoir sa vision particulière, la mienne est bien connue.

Nous avons une identité martiniquaise, je crois en effet que c’est acquis, un descendant d’esclavagiste, un blanc, un béké, est-il martiniquais ?

Aimé CESAIRE : Mais bien entendu ! Je ne rejette pas les békés. Ils ont leur conception de la Martinique, ils sont martiniquais, moi aussi je suis martiniquais, et j’ai ma conception. Cela ne me gêne pas du tout. Je ne suis pas anti-béké. Je suis pour l’identité et pour l’épanouissement et j’ajoute que je suis pour l’ouverture de l’homme à l’universel, j’ajoute aussi que je suis un descendant de cette société qui, pendant si longtemps, a été humilié et nié, mais je ne rejette aucune composante de cette identité martiniquaise.

J’ai écrit que la composante noire de notre identité, ne peut faire le deuil de la douleur de cette période de l’esclavage, pourquoi à votre avis ?

Aimé CESAIRE : Pourquoi ? Je crois que nous sommes dans un pays où il y a des habitudes, des traditions et une mentalité. Pendant très longtemps, notre mentalité a été faite, défaite et refaite, parce que dominés par les colons blancs qui apportaient à la Martinique ce qu’ils possédaient eux-mêmes. Certainement des qualités, mais aussi un grand défaut qui consistait à nier la personnalité antillaise. C’est tout. La Martinique est liée à elle-même et résulte de toutes les souffrances qu’elle a subies. Ceci dit, j’aime beaucoup la civilisation européenne dans laquelle j’ai été élevé, j’aime les écrivains français, les poètes français, mais je suis également ouvert aux autres cultures, aux cultures mondiales. Au 19° siècle, on est arrivé à l’idée d’une civilisation de la barbarerie, je suis violemment opposé à cette division, il y a tout simplement des hommes, chacun de ces hommes a une culture. Pour ma part, je souhaite que ces cultures particulières aboutissent à une sorte de civilisation de l’universel à laquelle nous devons, nous, contribuer. Nous sommes là, et nous voulons la fraternité, non la domination et la sujétion.

J’ai, pour ma part, le sentiment que les descendants d’esclaves et les descendants d’esclavagistes n’ont pas encore formé le peuple adulte d’un pays adulte, capable de regarder dans la même direction. Que nous manque-t-il donc ?

Aimé CESAIRE : Nous devons avoir conscience de l’histoire de ce pays. À la Martinique, il y a une présence française, présence d’un peuple différent qui a été juxtaposé, il y a une culture française qui est importante que je salue, mais de l’autre côté, je sais également que nous sommes des nègres qui ont été pris en Afrique, humiliés et insultés. Toutes les parties de ce pays doivent prendre conscience d’elles-mêmes afin d’aboutir, bien entendu, à l’universel. Quand je suis arrivé à l’âge d’homme, j’ai bien vu qu’il y avait une conception qui prévalait à cette époque, à savoir que la Martinique était composée de peuples différents, qu’il y avait un peuple supérieur et un peuple inférieur, il y avait les blancs qui étaient les civilisés, les noirs qui étaient les sauvages venant d’Afrique. Les uns avaient un complexe de supériorité, les autres un complexe d’infériorité. Tout cela me gênait beaucoup. Il n’y a ni supériorité, ni infériorité, il y a seulement particularités et tous les particularismes doivent tendre vers un but unique : l’universalité.

Si aujourd’hui, un représentant des békés vous disait : nous avons compris l’histoire passée de ce pays, nous admettons ce particularisme devant mener à l’universalité et il est temps que la Martinique et les Martiniquais affrontent le monde ensemble, accueillez-vous favorablement ce discours ?

Aimé CESAIRE : Bien entendu ! C’est une démarche essentielle dans la mesure où dans cette universalité il y a ce que je suis, et je sais que je suis un nègre, parce que vous me l’avez appris, vous me l’avez bien fait sentir. Je suis un nègre, j’accepte et j’en suis fier, alors travaillons, développons-nous pour comprendre l’universalité du monde.

Si vous avez un béké, non pas isolé, mais parlant au nom des siens qui vous dit : mes ancêtres ont été esclavagistes, mais pas moi. Vous êtes nègre et je vous respecte en tant que tel, ce que je propose est simple : nègres, békés, mulâtres, indiens, faisons la Martinique ensemble dans le respect de chacun, acceptez-vous pareil discours et attitude ?

Aimé CESAIRE : Je n’ai jamais été contre cette idée, je ne suis pas anti-béké et j’ai de très bons amis qui sont békés, ils sont la civilisation française, dont j’apprécie beaucoup le développement, la littérature etc.

J’insiste lourdement, si un béké vient dans votre cabinet, comme moi aujourd’hui et vous dit : Monsieur Aimé Césaire, votre message je l’ai reçu, non seulement je respecte votre discours mais j’y adhère totalement, il est temps que nègres békés ensemble nous fassions la Martinique…

Aimé CESAIRE : Mais oui ! Pourquoi pas ? Cela ne me gêne pas du tout. J’ai un regard très fraternel à leur égard, c’est eux qui ont des complexes. Moi, je n’en ai pas.

J’ai interrogé beaucoup de békés, notamment des jeunes, qui sont absolument d’accord sur votre vision des choses, ils savent les accusations quant au passé esclavagiste, ils connaissent et respectent totalement votre revendication nègre. S’ils venaient vous trouver en vous disant que, au nom de la Martinique du futur respectant l’identité de chacun, travaillons ensemble nègres et békés, quelle serait votre attitude ?

Aimé CESAIRE : Je ne vois pas, au nom de quoi, je pourrais m’opposer à cette tendance. Chacun à son affaire, je me suis battu pour une cause déterminée, vous vous battiez pour une cause parallèle, mais nous devons tous, aboutir à la même conception. Béké vous êtes, Nègre je suis ! Et puis après ? Donnons-nous la main et puis allons-y.

Interview publiée dans le numéro d’Antilla du 11 avril 2007 (AiA 1242).