Grève en Guadeloupe : Les nationalistes à la tête du mouvement LKP

Michel Giraud « Une élite nationaliste cherche à asseoir son pouvoir»

Spécialiste des sociétés antillaises, le sociologue guadeloupéen Michel Giraud (CNRS), analyse le mouvement politico social du LKP, qui paralyse l’île depuis plus d’un mois.

La couleur joue-t-elle un rôle dans la situation actuelle ?

Oui et non. La couleur est là comme un masque, même si c’est choquant de voir la coïncidence entre grandes fortunes, propriété foncière et couleur de peau blanche. Cela rappelle la situation coloniale. Bien sûr, il s’agit d’abord d’affrontements sociaux qui ont des conséquences politiques. Mais la question de la couleur est toujours très sensible. Encore une fois, la couleur est un masque, mais à force de parler d’une chose, on la fait exister ; à force de dire : «Nous les nègres»… Ce qui est remarquable, c’est que bien que tout soit réuni pour une «racialisation» de la situation, ça ne s’est pas encore vraiment passé, ce qui montre une grande maturité du mouvement. Cela dit, la question raciale n’est pas absente, elle est seulement euphémisée. Quand les grévistes disent : «On nous prend pour des sous-hommes, pour des chiens», c’est bien une référence au mépris colonial.

Quelle est la place des békés en Guadeloupe ?

Il n’y a pas de békés guadeloupéens, au sens strict de «béké» – descendant des propriétaires esclavagistes. Au moment de la Révolution, les békés de Guadeloupe ont été guillotinés. Pendant cette courte période, ceux de Martinique l’ont livrée aux Anglais. Sous cette protection, ils ont survécu. Quand on parle aujourd’hui des békés de Guadeloupe, il s’agit soit de békés martiniquais qui se sont installés dans l’île (on en retrouve certains dans la grande distribution), soit de Syro-Libanais et de Blancs venus d’Italie ou de métropole.

Quelle est l’importance des revendications identitaires nationalistes dans ce mouvement ?

Pour le moment, les revendications identitaires n’ont pas une grande part. Mais elles ne sont pas totalement absentes, comme le montre le slogan des manifestants : «La Guadeloupe est à nous, elle n’est pas à eux, ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays.» A la différence des années 50, les Antillais n’ignorent plus qui ils sont. Avant tout Guadeloupéens et Martiniquais, ils sont conscients de leur identité créole. C’est d’ailleurs l’unique succès du nationalisme antillais. Politiquement, les nationalistes ont perdu, mais il y a une forte conscience identitaire et culturelle. C’est une grande ambiguïté : un indépendantisme sans volonté d’indépendance. Aujourd’hui, la revendication identitaire de ceux qui continuent à se dire nationalistes n’est pas une réaction anticoloniale, mais la stratégie d’une «élite indépendantiste» pour occuper une place dans un système social inchangé. Avec un défaut supplémentaire : les nouveaux avantages ne vont pas aux plus défavorisés, mais à ceux qui se disent leurs «légitimes représentants». Il n’y a plus de volonté d’indépendance, mais la démission de cette volonté n’est pas assumée. D’où un double jeu : on accepte tacitement le système, on accède à des postes élevés dans le système administratif, tout en continuant à tenir un discours nationaliste. Le mouvement actuel est un révélateur des faux-semblants d’un nationalisme bourgeois où une élite cherche à asseoir son pouvoir en s’appuyant sur les problèmes de la population. C’est d’autant plus habile que ce pouvoir est exercé à l’ombre de la République française ; et d’autant plus irresponsable. Mais la population, même si elle n’est pas satisfaite de la situation actuelle, sent qu’elle serait la première à faire les frais de l’indépendance. Il lui suffit de regarder ce qui se passe dans le reste de la Caraïbe.

Comment le LKP gère-t-il cette ambiguïté des nationalistes ?

La plupart des militants du LKP sont des nationalistes, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas passer en force. D’ailleurs, certains d’entre eux ne le souhaitent plus. Ce qui est nouveau dans ce mouvement, c’est qu’on n’a pas vu un seul drapeau de la nation guadeloupéenne. Ils ont mis leurs convictions nationalistes dans leur poche pour «accompagner le peuple». Est-ce une habileté ? En fait, ils ne pourront pousser vers le nationalisme que s’il n’y a pas de réponse adéquate de la métropole. Si le gouvernement ne fait pas d’énorme bêtise, il ne devrait pas y avoir de poussée nationaliste.

Quel est le poids de l’esclavage aux Antilles ?

Nous ne sommes pas les enfants de l’esclavage, mais de la résistance à l’esclavage, comme le dit le poète Daniel Maximin. Les peuples antillais sont arrivés à l’existence civique dans le contexte de la Révolution française. La Révolution, c’est la coïncidence entre la lutte contre l’esclavage et la Déclaration des droits de l’homme. Quand les troupes révolutionnaires sont arrivées de France, les soldats et les esclaves insurgés se saluaient d’un «Bonjour citoyen !» C’est cela, l’imaginaire antillais. Et c’est pour cela que la Guadeloupe et la Martinique sont profondément attachées à la France et à la République. Elles ne sont pas dans la République par accident ou par calcul, mais à cause de la Révolution. Il y a ici une passion de l’égalité républicaine. Le drame, c’est que la République n’a pas tenu ses promesses.

Natalie LEVISALLES (Libération 23/02/2009)

Source : http://www.liberation.fr/politiques/2009/02/23/une-elite-nationaliste-cherche-a-asseoir-son-pouvoir-michel-giraud_311