Guadeloupe : 1802, Louis Delgrès et la caste des libres de couleur

Guadeloupéen d’origine Frédéric Régent est né à Landau en Allemagne en 1969. Docteur en histoire et maître de conférences en Histoire à l’Université de Paris 1 Pantheon-Sorbonne, il est spécialiste des questions concernant l’esclavage dans les colonies françaises sous l’Ancien régime et au temps de la Révolution. Après avoir enseigné en lycée, en collège et à l’Université des Antilles-Guyane, il a publié en 2007 un ouvrage reconnu et qui fait désormais autorité sur cette question intitulé « La France et ses esclaves, de la colonisation aux abolitions, 1620-1848 » (Grasset, réédition Hachette Pluriel en 2010). Frédéric Régent, membre du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage de 2009 à 2012 a été nommé par décret du Premier ministre du 10 mai 2013, membre du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Il est aussi membre du LKP. Ci-après, un entretien fort intéressant accordé par l’historien il y a un an, en octobre 2008, au journal « Le Mika Déchaîné ».

La guerre de 1802 d’Ignace, de Delgrès et… : Héros et mythes

Entretien du mensuel « Le Mika Déchaîné » avec l’historien Frédéric REGENT

Le Mika : Quelle lecture peut-on avoir des évènements de 1802 ? La rébellion de Delgrès, d’Ignace et les autres était-ce une lutte de résistance face au rétablissement de l’esclavage, une guerre de libération, ou un simple concours de mauvaises circonstances ?

Rien de tout cela… Il s’agit à mon sens, d’une rébellion des anciens libres de couleur qui ont tenté de défendre leurs intérêts de caste. Il faut savoir que l’abolition de l’esclavage a favorisé l’émergence d’une classe d’anciens libres de couleur (pour la plupart mulâtres) qui avait accès à de nouveaux droits, à de nouvelles fonctions notamment dans l’armée et dans les plantations. A l’époque les libres de couleur constituent un quart de l’armée, alors qu’ils ne représentent que 5% de la population.

Déjà Lacrosse (ancien commissaire du gouvernement) avait été chassé en 1801 par Delgrès et les autres parce qu’il menait une politique répressive vis-à-vis des officiers de couleur de l’armée. Il remettait en cause des acquis pourtant gagnés par la Révolution et garantis depuis l’abolition de l’esclavage. Et après l’avoir chassé tous ces soldats ont attendu patiemment un nouveau gouverneur envoyé par Paris. Et là Richepance arrive envoyé par Bonaparte. Mais quand il arrive, aidé des hommes de Lacrosse (qu’il avait embarqué avec lui), il désarme Pelage malproprement ainsi que ses soldats. Et c’est en voyant l’attitude de Richepance et surtout en reconnaissant les hommes de Lacrosse, qu’Ignace qui, à la base commandait la garde d’honneur pour accueillir Richepance comme il se doit, se rebelle. Puis suit Delgrès qui tout comme Ignace, dans un premier temps se disait prêt à recevoir Richepance, mais qui finalement finit par l’affronter quand il débarque sur la Basse-Terre.

Le Mika : Il ne s’agit donc pas d’une lutte contre le rétablissement de l’esclavage ?

Non, pas au départ ! Ils ne pouvaient pas savoir qu’il y avait projet de rétablissement de l’esclavage. Le rétablissement est décidé le 16 juillet 1802 et les évènements ont lieu le 6 Mai 1802. Et en plus en Novembre 1801, Bonaparte a clairement affirmé que la liberté serait maintenue en Guadeloupe. Puis le 20 Mai 1802, la loi indique que l’esclavage est maintenu dans les colonies rattachées à la France, ce qui sous entend que les autres colonies qui, elles sont restées Françaises continuent à demeurer dans un statut abolitionniste. Pour moi Richepance n’avait pas d’instructions précises à ce sujet. J’irai même plus loin je pense que le rétablissement de l’esclavage est la conséquence des événements de 1802 et non leur cause.

En fait la question du rétablissement de l’esclavage a surtout été un slogan mobilisateur utilisé contre Richepance pour encourager les cultivateurs anciens esclaves à soutenir la rébellion. Mais ce qu’il faut voir c’est que le slogan du rétablissement de l’esclavage a quasiment été employé à chaque contestation, à chaque renvoi de gouverneur. Par exemple en 1799 pour renvoyer Desfourneaux , on l’accuse de vouloir rétablir l’esclavage. Pus tard un autre dénommé Lavaux est renvoyé par ses collègues, mais étant proche des noirs, il essaie de créer une révolte en disant que ceux qui l’ont renvoyé voulaient rétablir l’esclavage. Ainsi de suite. Le rétablissement de l’esclavage est un slogan qui est fréquemment utilisé pour mobiliser les cultivateurs. Le problème, c’est qu’à force d’utiliser un slogan, li devient moins efficace. Et d’ailleurs on le voit dans le faible soutien qu’apportent les cultivateurs aux soldats de couleur. Là on a des éléments : par exemple sur l’habitation de Dolé qui appartient à la famille Dugommier : sur la centaine d’esclaves de l’habitation, 5 meurent en Mai 1802, 2 qui sont tués par les rebelles, 2 qui sont accusés de rébellion et qui sont exécutés et un qui avait été accusé faussement de rébellion et lui aussi exécuté. Donc, en faisant les comptes 2 sur 100, ce n’est pas ce que l’on peut appeler un soulèvement massif. Et les habitations comme celle-là sont légion.

Et pour cause il y avait un clivage important entre les cultivateurs (anciens esclaves) et les mulâtres de l’armée (anciens libres de couleur souvent nés libres).

Les anciens esclaves n’ont pas profité de l’abolition de l’esclavage. Cette abolition n’entraîne pas la liberté pour les anciens esclaves qui restent attachés au service de leurs anciens maîtres ou de leur habitation, ou de la personne qui a remplacé le maître sur l’habitation. Il est attaché parce qu’il n’a pas le droit d’en sortir. Sil quitte la plantation, il est mis en prison, enfermé, il n’a tout simplement pas le droit. Dans l’absolu la situation de l’esclave ne change pas beaucoup. Ceux qui ont bénéficié de l’abolition sont ceux qui déjà étaient libres et donc ils ont pu évoluer socialement par exemple en s’engageant dans l’armée, ou ceux qui ont pu obtenir un désistement de liberté (ce document qui ressemble à un affranchissement que l’ancien propriétaire établit pour que l’esclave puisse circuler librement, il y déclare que l’esclave est libéré de tout service.

On a des tas de procès verbaux, d’arrestation de cultivateurs qui sont renvoyés sur leur plantation, ou qui sont mis aux fers pour 15 jours pour vagabondage. Ça c’est la réalité des anciens esclaves alors qu’ils sont censés être libres. Alors que les libres de couleur ont une toute autre réalité et de fait d’autres intérêts, d’autres préoccupations. Aujourd’hui on a des éléments historiques qui nous permettent de voir que la rébellion de 1802 a été menée essentiellement par des leaders mulâtres libres de couleurs avant l’abolition de l’esclavage, qui avaient une mentalité particulière, une mentalité de maître.

Le Mika : Est-ce à dire que Delgrès, Ignace et les autres ont eux-mêmes possédé des esclaves ?

Ignace possédait assurément trois esclaves, dont il est clairement fait mention dans son contrat de mariage. Quant à Delgrès, son père naturel qui était trésorier du roi à Tobago en possédait une vingtaine, mais cela ne signifie pas pour autant que Delgrès en ait hérité (alors qu’il n’était qu’un fils naturel métis).

Le Mika : Alors que dire du fameux « Vivre libre ou mourir » que Delgrès proclame dans son dernier écrit ?

« Vivre libre ou mourir », c’est un slogan des Jacobins qu’ils utilisaient dès 1792 et qui est devenu leur devise. Ce qui est intéressant c’est que Lacrosse accusait Delgrès d’être Jacobin (c’est-à-dire d’appartenir à l’aile gauche républicaine qui va contester pendant quelques années le pouvoir dictatorial de Bonaparte). Et donc, l’expression « Vivre libre ou mourir » est à prendre avec des pincettes. En tout cas ce ne peut pas être uniquement une référence à l’esclavage.

Le Mika : Alors nos mythes tombent ?…

Vous savez, il y a encore quelques années on avait peu d’éléments biographiques sur Delgrès et Ignace et des recherches, notamment celles que j’ai faites, ont permis d’avancer sur cette question. Alors comme on avait peu de connaissances, on pouvait imaginer, recréer. Ça a aussi permis de créer une mythologie dans laquelle les mouvements nationalistes ont voulu forger des héros. Et c’est vrai que l’histoire est tellement plus belle comme çà, tellement plus belle en voyant en Delgrès et Ignace des indépendantistes libérateurs anti-esclavagistes, militants anti-colonialistes.

Je crois qu’il faut vraiment replacer les choses dans leur contexte : et pour moi ces héros qui se sont quand même opposés à l’armée napoléonienne, l’ont fait pour défendre leurs intérêts de « caste » de libres de couleur. Il est vrai que dans le moment mai 1802, les intérêts des libres de couleur convergeaient avec ceux des anciens esclaves.

Source : http://www.lemikadechaine.com/Entretien-avec-Frederic-Regent.html