Antilles : L’Intelligence des îles sur l’autel des réformes

Par le Collectif UAG – Pôle Martinique pour la défense de l’Université et de la Recherche

Mardi 10 février, plusieurs centaines d’enseignants-chercheurs, personnels universitaires (ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers) et étudiants du pôle Martinique de l’UAG ont marché en direction du centre-ville de Fort-de-France. Cette manifestation a été symbolique à un double titre. D’une part, parce que le conflit qui perturbe les cours depuis le 6 février est entré en résonance avec celui qui a mobilisé depuis plus d’une semaine dans les rues foyalaises plusieurs milliers de personnes (jusqu’à 20 000!). D’autre part, parce que les enseignants et enseignants-chercheurs de l’IUFM ont rejoint ce premier cortège depuis le stade Louis-Achille.

En descendant ainsi dans la rue, les personnels de l’IUFM et de l’UAG ont fortement exprimé leur solidarité avec les revendications du Collectif du 5 février. Comment ne pas être sensibles, en effet, aux problèmes posés par la « vie chère » aux étudiants et aux personnels les plus précaires et, plus encore, à ses conséquences sur la formation des étudiants des campus de Schoelcher, mais aussi de Fouillole ou Saint-Denis ? Ces répercussions sont nombreuses qu’il s’agisse de l’accès au logement, aux transports, à la nourriture ou à l’accès aux biens culturels pourtant indispensables à l’épanouissement intellectuel de notre jeunesse. Peut-on accepter que sur un territoire concentrant un tel nombre de familles en difficulté (RMI, chômage), les étudiants ne disposent même pas de tarifs préférentiels autorisant un accès plus équitable à la culture, ou aux transports intra ou inter-îles ?

Mais cette solidarité des personnels universitaires et de l’IUFM vis-à-vis des importants mouvements sociaux qui s’expriment actuellement en Martinique ou en Guadeloupe ne doit pas cacher des motifs de mobilisation inscrits dans une démarche nationale et qui, en réalité, concernent tout particulièrement nos régions.

Depuis le 2 février, plusieurs collectifs universitaires nationaux ont appelé à une grève illimitée dans l’enseignement supérieur. A ce jour, plus d’une soixantaine d’universités françaises participent au mouvement. L’appel à manifester a fait descendre dans les principales villes du pays entre 40 000 et 80 000 personnes. Cette mobilisation se cristallise autour de trois points, dont il est important de rappeler l’impact pour la jeunesse et la société martiniquaises.

Des effets pervers sur les petites universités

La « mastérisation » de la formation des enseignants du primaire et du secondaire constitue la première réforme problématique imposée par le gouvernement. Elle exige des établissements universitaires qu’ils aient intégré les IUFM dès la rentrée 2009, en augmentant, dans les faits, de deux ans le niveau de qualification exigé pour exercer la profession (les concours devenant accessible à bac+5 au lieu de bac+3 actuellement). Avec cette réforme, les étudiants perdront le bénéfice d’une formation en IUFM, rémunérée et préparant aux aspects pratiques de l’enseignement. Les étudiants les moins favorisés socialement auront bien plus difficilement accès à ces carrières de l’enseignement. La réforme précarise financièrement et professionnellement ceux qui, au terme de leur formation à l’université, auront à prendre en main des classes de tout-petits, devront au hasard de leur nomination enseigner la lecture à des enfants de 6 ans, renforcer les apprentissages d’enfants de CM2 ou encore prendre en charge des classes de 6e à la 3e sans préparation spécifique. Le cadrage ministériel de cette mesure est si imprécis et si précipité qu’il ne paraît pas alarmiste d’inviter les parents d’élèves à s’interroger sur la qualité de la formation qui sera – si le gouvernement s’entête – dispensée à leurs enfants.

Il faut par ailleurs craindre que cette réforme du concours d’accès aux métiers de l’enseignement ait des effets pervers sur l’offre de formation dans les petites universités telles que l’UAG. En effet, alors que l’UAG peut actuellement proposer aux étudiants des trois pôles une gamme étendue de formations, la création de masters « enseignement » risque d’attirer massivement des étudiants qui, auparavant, se seraient dirigés vers des formations d’autres disciplines. A court terme les options offertes aux étudiants qui ne se destinent pas forcément à l’enseignement (master professionnels ou préparant à la recherche) risquent de disparaître, obligeant les étudiants désirant poursuivre leurs études au-delà de la licence, de déserter l’arc antillais pour la métropole ou d’autres horizons. Outre la question des frais d’étude reportés sur les familles ou sur l’étudiant obligé de se salarier, se pose plus cruellement la question des conséquences pour la région de ce départ d’étudiants prometteurs.

Chronique de la mort annoncée de pôles de recherche locaux

La réforme prévoit enfin un financement de l’université et de la recherche qui serait calculé en fonction de la production de ses enseignants-chercheurs. Elle pose le principe de l’évaluation des enseignants-chercheurs et de la modulation de leur service d’enseignement en conséquence. Le flou qui entoure ces modalités d’évaluation, et l’arbitraire qui en découle, apparaissent de façon caricaturale quand le président de la République affirme le 22 janvier dernier que la recherche française « coûte cher » pour des résultats « médiocres » . Contrairement à ce qu’affirment ces propos méprisants, la recherche française est relativement bien classée à l’échelon mondial pour un financement bien inférieur à de très nombreux autres pays. Le problème soulevé par la fronde des enseignants-chercheurs est davantage celui des critères d’évaluation que celui du principe même de cette évaluation. Les enseignants-chercheurs sont évalués tout au long de leur carrière. Ce que propose de faire le gouvernement c’est d’appliquer à un métier particulier des critères utilisés dans d’autres espaces professionnels où la production n’est pas soumise aux mêmes contraintes. Peut-on sérieusement penser qu’un laboratoire de recherche se dirige comme une entreprise ? Peut-on assimiler l’activité de recherche à une marchandise ? Au-delà de ces interrogations générales, la question très concrète qui s’esquisse derrière ces préoccupations est celle du financement des établissements universitaires. Les universités ayant les meilleurs chercheurs et résultats auront droit à une enveloppe budgétaire plus importante. Si les universités sont mises en relation de concurrence les unes avec les autres pour attirer plus d’étudiants, pour se disputer les meilleurs chercheurs, quelles seront les conséquences pour des établissements de taille restreinte ou dont les budgets sont grevés par les frais d’éloignement ? L’UAG cumule ces deux contraintes. A court terme, quel avenir pour l’enseignement à l’UAG et le droit des étudiants des Antilles et de la Guyane à l’égalité d’accès à la formation ?

Quelles seront plus globalement les conséquences de ces réformes pour les Antilles et la Guyane ? Ce qui se joue à l’heure actuelle c’est, à court terme, la chronique de la mort annoncée de pôles de recherche locaux, orientés vers des problématiques locales, capables de répondre à une demande sociale locale. Ce que ces réformes précipitées mettent en jeu, c’est tout simplement l’avenir d’un organe du développement économique et social essentiel à la Caraïbe.

C’est l’intelligence des îles, à la fois en termes de potentiel intellectuel et de compréhension des mondes insulaires, qui est menacée par de « pseudo-avancées » menées tambour battant et sans prise en compte aucune – notamment – des contextes ultramarins. Nos professions valent plus que le mépris. Les espoirs de nos jeunes méritent plus de respect. Nos territoires ne doivent pas laisser sacrifier leur avenir à des logiques strictement comptables.

B. Bérard, I. Dubost, J. Daniel, O. Pulvar, A. Roger, C. Salinière, M. Tondellier sont enseignants-chercheurs à l’UAG et membres du Collectif de l’UAG – Pôle Martinique pour la défense de l’Université et de la Recherche