Antilles : Malaise, mal-être, colère, défoulement

par Marijosé ALIE-MONTHIEUX

Et le plus dur est à venir car le plus dur est de trouver la ligne de vie, celle qui nous suggère un tracé qui nous préserve de l’asphyxie dans les passions la colère les cris les douleurs et encore la souffrance…

Bref il est impossible de se taire!

Qu’on ne me dise pas que les Antillais (de couleur) découvrent aujourd’hui que les rênes économiques de leurs pays leur échappent.

Qu’on ne me dise pas qu’on assoit tout début de réflexion sur une double culpabilité : culpabilité des descendants d’esclaves de n’avoir pas pu, pas dû, pas su être aux affaires économiques… la culpabilité des descendants de maîtres de n’avoir pas dans une immense repentance fait le partage de ce que eux et la loi française considèrent comme leurs biens.

Il y a 150 ans, à peu près, 1% de la population et l’État français acceptaient de reconnaître enfin l’égalité des hommes en signant l’abolition de l’esclavage… 99% de la population sortait donc des plantations pour vivre et faire vivre ce pays… à l’époque et jusqu’à aujourd’hui, pas un nègre n’avait comme objectif premier de « faire du fric » … aussi vrai que la souffrance donne une « vision » du monde, nous, les nègres des plantations (nos ancêtres) sommes sortis des cannes avec une « vision » même inconsciente, du monde, une violente envie de dire et de participer pour « être » pleinement… les mots qui nous faisaient rêver étaient démocratie, égalité, liberté et l’élite qui s’est formée à partir de ces rêves a voulu être : politicien professeur, instituteur, pharmacien, médecin, architecte, chirurgien, journaliste, avocat, magistrat, mais jamais au grand jamais vendeur de bidet, de ciment, de tôle ondulée ou de voitures…

En face, ces békés qui s’étaient épanouis en pratiquant l’économie de comptoir (je te mets du sucre des bananes du café à l’allée tu me mets des ventilateurs des miroirs des carreaux au retour), n’ont guère appris à faire autre chose et ont continué à utiliser les outils dont ils disposaient pour ne faire que cela….

Ainsi bringuebalait le pays qui, bien entendu de surcroît, vivait comme tous les pays du monde la lutte des classes……

Sauf que, chez nous, la fracture entre le patronat et le prolétariat a toujours été aggravée par le différend ethnique, et brouillée par l’apparition d’un champignon spontané, incontrôlable, un ciment culturel : l’antillanité…

Le tout, le tout sous l’œil indifférent d’un Paris blasé et inconscient qui ne voulait ni des noirs pour « le bruit, l’odeur et la couleur » ni des békés pour les relents esclavagistes qu’ils traînaient derrière eux… tous ces gens avaient un « chez soi » , qu’ils se démerdent entre eux…

Le couvercle saute

Le résultat est qu’il n’y a jamais eu de PROJET pour ces pays… jamais les acteurs ne se sont révélés les uns aux autres pour s’asseoir à une table et réfléchir à une direction qui mène à autre chose qu’à l’impasse ou à l’explosion… cela ne veut pas dire que chacun n’a pas joué son rôle, n’a pas travaillé, non cela veut dire qu’on a toujours tenté de faire du neuf avec du vieux, et qu’il y a eu des pansements hâtifs et désinvoltes sur des blessures aggravées par le temps… et les quelques tentatives « d’autre chose » ont avorté, sacrifiées à quelque intérêt personnel du moment négocié avec quelque sous-fifre sous les lambris de l’Élysée…

Les politiques ont toujours été pris par l’urgence de rattraper le temps perdu à ne pas s’occuper de l’essentiel…

Les travailleurs ont été entraîné dans la spirale d’un consumérisme assassin

Les intellectuels se sont enchaînés à la plantation

Les békés se sont noyés dans leur obsession de faire du fric

Les gouvernements successifs se sont appliqués à fermer furieusement les yeux….

Tout le monde avait ses bonnes raisons et tout le monde avait tort, en même temps…

Aujourd’hui le couvercle de la marmite saute, comme un volcan endormi se réveille… l’heure est difficile car elle arrive gonflée d’un fatras de colère de haine de peur de peine dans un monde qui n’en a rien à faire…

La seule voie possible qui ne débouche pas sur l’apnée du grand vide, c’est enfin de construire un projet pour ces bouts de terre et ces espaces d’humanité…. Que la France y jette un oeil :

Chaque fois, partout, pacifique atlantique indien, nous sommes des points d’entrée dans d’autres mondes culturels et économiques, des sas de passage… Chaque fois partout nous sommes porteurs de la créolité du monde à l’intérieur des frontières d’une république qui ira vieillissant si elle n’active pas ce sang neuf qui lui est donné en retour d’histoire

Chaque fois, elle, la France, a détourné les yeux de tous les possibles que nous lui offrions pour ne garder que le geste paternaliste dont nous ne voulons pas…

Combien de temps allons nous ensemble nier que nous sommes là, ici, et là-bas pour habiter des idées neuves, des perspctives à créer, un monde en constant tremblement dont nous savons par instinct lire et traduire la « vision » …

Aujourd’hui la colère ?

Et demain quoi ?

Sinon que nous sommes condamnés à nous entendre : nègres mulatres békés zindiens arabes chabins, etc., puis à nous écouter pour construire un espace qui a une chance de survie, un projet qui permettra à nos enfants de trouver des repères des outils pour affronter demain…

Sans cette création commune qui exprime tout le monde et pas les uns au dépens ou au détriment des autres, nous n’avons d’autre choix que de disparaître et notre histoire avec car, aussi bien, le visage de l’autre est notre ultime rappel à la mémoire…

Marijosé Alie Monthieux

Directrice des relations culturelles et de la coopération régionale (RFO)