Martinique : K5F, la lettre ouverte de Claude Pompière

Par Claude POMPIERRE […]

Les représentants du monde économique de la Martinique sont confrontés, comme toutes les autres forces vives du pays, à une nouvelle situation de crise dont les causes et les effets n’ont aucune commune mesure avec ceux du cyclone Dean. Ils ne sous-estiment nullement l’intensité et la sincérité des revendications qui viennent du peuple, mais ils considèrent qu’il appartient à tous, politiques, chefs d’entreprise, syndicats et autres représentants de la société civile, de participer à la résolution de ce conflit et qu’à l’issue de cette épreuve, notre Martinique ressorte durablement plus forte et donc plus stable. Il convient donc pour cela de rétablir la confiance et de travailler de concert entre nous et avec l’Etat.

En période de crise, l’institution CCIM [Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique, ndlr] entend aussi prendre sa part pour ramener à l’objectivité les situations les plus confuses. De difficiles débats restent à franchir, notamment, nous le savons tous, sur les questions salariales. Pour ce qui nous concerne, institution consulaire, il nous revient de décrire objectivement la photographie du terrain à ce jour.

Le tissu économique martiniquais est très diversifié : si la crise frappe toutes les entreprises, elle ne les atteint pas toutes de la même façon et avec la même intensité. Surtout, les dégâts sont inégalement répartis. Soucieux de l’équilibre économique et de la survie des petites entreprises qui composent l’essentiel du tissu économique car, faut-il le rappeler, plus de 95% de nos entreprises ont moins de 10 salariés, il semble évident que les moyens des uns pour répondre à cette hausse de salaires ne sont pas ceux de la majorité. Un certain nombre de ces petites entreprises (entrepreneurs individuels et artisans) en situation précaire ont déjà rejoint le collectif pour faire entendre leurs difficultés.

Il convient, par ailleurs, de s’inquiéter du nombre de journées de travail perdues depuis le début de ce conflit, ainsi que de l’anéantissement des efforts personnels fournis par un grand nombre d’entrepreneurs, déjà fortement frappés par les dégâts du cyclone Dean et les effets de la crise internationale.

La crise condamne déjà un grand nombre d’entreprises

Pour permettre à chacun d’avoir plus de lisibilité sur les avancées déjà établies sur le terrain du pouvoir d’achat des ménages, j’ai demandé au secrétaire d’Etat de commander rapidement à ses services un bilan d’étape, une quantification objective de ces avancées. Il s’agit ainsi de mesurer au fur et à mesure dans quelle proportion les attentes populaires ont déjà pu trouver satisfaction. Ainsi sera balisé et quantifié le chemin restant à parcourir sur les sujets non encore traités.

La crise de consommation, déjà amorcée aux troisième et quatrième trimestres 2008, sera amplifiée par le tarissement des carnets de commande du BTP, consécutif à la phase transitoire entre les anciennes et les nouvelles dispositions sur la défiscalisation (dispositions nouvelles qui gagneraient à être publiées et discutées au plus vite).

Le chômage, qui a décru au cours des 10 dernières années, grâce à la création d’emploi privé, rebondit déjà dangereusement. Les demandes d’emploi ont augmenté de 6,4% par rapport à l’année 2007 avec une forte hausse de ceux inscrits depuis plus d’un an ou plus, soit + 45,1%.

La crise que nous vivons condamne déjà un grand nombre d’entreprises : il ne s’agit pas là d’un plaidoyer pour les besoins de la cause, mais d’une réalité tangible. La sinistralité a considérablement augmenté au cours des dernières semaines : 80 dépôts de bilan ont été enregistrés à la dernière audience du tribunal de commerce de Fort-de-France, et on s’attend à une aggravation de ce chiffre pour la prochaine session. L’inquiétude est palpable concernant les attitudes prévisibles du monde bancaire : il est impératif de préparer dès à présent la sortie de crise.

L’institution se propose d’être aux côtés de ses mandants et d’alerter le gouvernement pour assouplir de façon adaptée leurs critères d’attribution de facilités de court terme pour éviter la multiplication des dépôts de bilan.

J’ai demandé aussi à monsieur le Ministre de clarifier la position de l’Etat par rapport au statut de la période actuelle et aux possibilités offertes en matière de chômage technique.

Dès à présent, une question se pose : quelle sera la Martinique de l’après-crise ?

Sera-t-elle une Martinique d’entreprises affaiblies, qui ne servira les intérêts de personne, si ce n’est ceux de structures les plus résistantes, voire de prédateurs avides de rachats à bon marché et d’aubaines à bon compte ? Sera-t-elle une Martinique d’entreprises matures, certes passagèrement ébranlées, mais considérées par tous comme partie prenante du jeu collectif, à la fois actrices et créatrices de richesse, et instrument de redistribution de cette richesse ?

Certes, les chefs d’entreprise sont titulaires d’une histoire très différente, parfois même discordante. Mais peut-on gommer cette histoire ? Non, mais il faut dès aujourd’hui bâtir une Martinique économique différente. Il faut renforcer le dialogue social dont les résultats obtenus depuis une dizaine d’années sont très satisfaisants. La Martinique est passée de 48 000 jours de grève en 1994 à 2 000 jours de grève en 2001.

Nombre de structures paritaires fonctionnent, où patrons et syndicats se côtoient et apprennent progressivement à se comprendre. Certes, du chemin reste à parcourir pour que ces habitudes se généralisent à toutes les entreprises : nul doute que cette crise accélérera la diffusion de la culture de la négociation.

Sachez, chers Martiniquais, que l’institution consulaire entend collaborer avec tous, un Etat objectif mais bienveillant, des politiques engagés, des chefs d’entreprise responsables, une société civile attentive, des consommateurs éclairés à l’émergence rapide d’une solution multiforme que nous appelons tous de nos voeux.

Claude Pompiere, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie