LKP : Réflexions de David Dahomay sur la crise en Guadeloupe

Ô Guadeloupe, essai de propositions économiques et politiques

par David DAHOMAY

Nul doute que certaines des nombreuses revendications – celles liées en partie au pouvoir d’achat – formulées dès le 20 janvier 2009 par le collectif «Liyannaj kont pwofitasyon» sont ô combien légitimes. D’autant qu’une telle problématique, éminemment politique, fut l’un des thèmes phares du programme de l’actuel président de la République, alors candidat aux présidentielles de 2007. Et nous savons aujourd’hui à quel point Nicolas Sarkozy est en passe de devenir le Président de la baisse généralisée et sans précédent du niveau de vie en France ! Et pour cause : la crise financière planétaire – née elle-même aux Etats-Unis de la crise des subprimes liée au surendettement des ménages les plus modestes, en lieu et place d’une augmentation pourtant nécessaire des salaires – commence déjà à produire ses effets désastreux sur l’économie réelle (baisse de l’activité, pression accrue sur le gel des salaires, faillites, licenciements, augmentation substantielle du chômage).

Et les 15 milliards d’euros de cadeaux fiscaux accordés aux revenus les plus aisés sont autant de ressources publiques en moins mobilisées pour un plan d’investissement et de soutien à l’économie trop modeste, et insuffisamment arc-bouté sur l’éducation, la formation, la recherche et l’innovation. Par ailleurs, la crise actuelle eut nécessité dans l’urgence une relance par la consommation, donc une augmentation significative des bas salaires et des minima sociaux. Et l’idée d’un nouveau protectionnisme européen, défendue brillamment par Emanuel Todd et Jacques Sapir, devrait cesser d’être perçue par certains que comme une théorie farfelue et irréaliste. Mais notre Président en chef, héraut du néolibéralisme à la française, s’obstine ! Chronique donc d’une catastrophe annoncée sur fond d’entêtement idéologique. Alors, se pourrait-il que le collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » et les nombreux grévistes mobilisés en Guadeloupe, soient les précurseurs d’un vaste mouvement social national d’une ampleur comparable aux grandes grèves de 1995, voire même de mai 1968 ? Même si l’idée nous paraît séduisante, gardons-nous de tout égarement prophétique. Et concentrons-nous sur ce qui suscite dans un premier élan notre réflexion : la question du pouvoir d’achat en Guadeloupe.

La problématique du pouvoir d’achat peut être me semble-t-il abordée sous deux angles : celui du niveau des prix à la consommation, ou celui des salaires.

La formation des prix en Guadeloupe

La théorie économique classique soutient que dans une économie de marché où les agents économiques jouissent d’une substantielle liberté, c’est le libre jeu de l’offre et de la demande qui doit essentiellement participer à la formation des prix. Et cette théorie néolibérale s’est imposée très largement aux Etats-Unis et en Europe depuis trois décennies, sous l’influence toute particulière du prix Nobel d’économie, Hayek, qui fut à proprement parler le précepteur de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. A partir de 1983, la France se mit au diapason, les commissariats au Plan tombèrent progressivement en désuétude, au point que l’idée même que des prix puissent être administrés est devenue aujourd’hui totalement obsolète, excepté … dans les départements d’outre-mer !

En effet, peu de concitoyens en ont conscience, mais la régulation des prix est une étonnante spécificité de nos quatre départements (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion). Mais cette régulation intervient-elle pour tous les biens et services? A l’évidence non, et sans être pour autant néolibéral je crois plus sage qu’il en soit ainsi. Une économie totalement administrée – avec en corollaire la nationalisation de tous les moyens privés de production et d’échange ? – relèverait tout simplement de la stricte mise en application des préceptes marxistes. Et le stade historique de l’évolution anthropologique de notre espèce étant ce qu’il est, un tel système demeure aujourd’hui le pire des systèmes, car réalisable uniquement au prix de grandes privations de libertés, et toujours flirtant avec le totalitarisme. Mais n’oublions pas pour autant que l’économie de marché est un paradigme, c’est-à-dire un modèle théorique type ne pouvant décrire toute la complexité de l’économie réelle. Et la vérité, c’est qu’il existe non pas un marché mais des marchés, dont les mécanismes et les enjeux diffèrent selon la nature des biens et des services considérés. Pouvons-nous décemment appliquer les mêmes règles de droit selon qu’il s’agisse de vendre des chaussures ou des centrales nucléaires ? En outre, pour aller encore plus avant vers le « postcapitalisme », n’y a-t-il pas des types de biens qui de par leur nature – d’un intérêt collectif supérieur, voire même stratégique ou vital, mais aussi répondant à des situations de monopole naturel ou historique – devraient échapper à la libre concurrence, voire même dans certains cas demeurer propriété de la collectivité ? Je le crois foncièrement, et pour citer quelques exemples : l’eau, le nucléaire civil, et en Guadeloupe, la distribution des produits pétroliers, car d’enjeu collectif énorme, et ensuite parce que correspondant à une situation monopolistique inouïe !

Donc, nous devons nous réjouir que pour certains biens et services il y ait une régulation des prix, c’est-à-dire des prix fixés par autorisation préfectorale, et donc relevant de la responsabilité directe de l’Etat, précision de taille (voir pour plus de précision le décret n°88-1046, modifié par le décret n°2003-1241). Et il me semble important de lister ici les biens et services concernés : les produits pétroliers, le gaz domestique, le ciment, la farine, le riz, les livres, les médicaments, les maisons de retraite non conventionnées, les taxis, les communications téléphoniques, les cantines scolaires publiques, de la pension et de la demi-pension dans les établissements publics locaux d’enseignement, les transports publics urbains de voyageurs, le remorquage dans les ports maritimes, des outillages dans les ports maritimes et fluviaux, de la manutention portuaire et enfin des consignataires de navire. En y regardant de plus près, nous pourrions en effet débattre de la nécessité ou pas de maintenir sous la régulation des prix tel bien ou tel service – d’autant qu’avec les APER des biens comme le riz par exemple seront d’ici janvier 2010 totalement « libéralisés » -, mais ceux liés à l’énergie et à l’alimentation de base ne souffrent à mon sens d’aucun débat contradictoire.

Les prix du carburant

Par conséquent, il est étonnant que dans les conflits socioéconomiques et politiques qui secouent actuellement les DFA (départements français d’Amérique) autour du prix élevé du carburant, le secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer, Yves Jégo, minimise à ce point la responsabilité de l’Etat, car c’est bien l’Etat qui fixe les prix de vente maxima à la pompe des produits pétroliers. Or, c’est un secret de polichinelle, le prix élevé des carburants tient en partie non pas aux taxes prélevées – la TSC (taxe spéciale de consommation) perçue par le conseil régional et faisant l’objet d’une affectation spécifique en terme d’investissements routiers, est à un taux très inférieur à ceux pratiqués dans l’hexagone – mais aux marges considérables dégagées par la SARA (Société anonyme de raffinerie aux Antilles), dont l’actionnaire majoritaire n’est autre que Total. Ainsi, quelles que soient les raisons invoquées par la SARA en termes de coûts d’importation et de stockage, l’Etat s’il souhaite faire pression dispose de l’arsenal règlementaire adéquat, tout simplement en imposant autoritairement – oui, autoritairement – un prix maximum de vente. Cela relève donc de la volonté politique au plus haut niveau de l’Etat. Une réflexion devrait aussi être menée sur la possibilité réglementaire qui pourrait être donnée à l’Etat de fixer des maxima quant aux ratios sur les marges que s’octroient en toute opacité les actionnaires de la SARA. Mais sur ce point, le débat reste ouvert.

Mais quelles perspectives à long terme ?

Le secrétaire général du Parti communiste guadeloupéen, Félix Flemin – qui ne manque pas d’idées audacieuses et souvent pertinentes –, va jusqu’à proposer la mise en place d’un service public, en lieu et place de la SARA. Eu égard au raisonnement développé en amont, nous ne pouvons qu’acquiescer. Mais n’en restons pas à une douce utopie, et tâchons d’esquisser les voies réalisables d’une si ambitieuse proposition : Nous l’avons vu avec la crise financière, l’Etat peut décider autoritairement de rentrer dans le capital de banques en difficulté, et devenir le cas échéant actionnaire majoritaire. Et dans ce cas, il n’est pas stupide d’évoquer une nationalisation déguisée. Mais le pourrait-il dans le cas d’une simple entreprise, quelle qu’elle soit ? Oui, tout simplement parce que l’article 34 de la Constitution l’y autorise, l’exemple le plus emblématique étant sans conteste les nationalisations bancaires et industrielles intervenues en 1981 sous le gouvernement Mauroy. En droit français cela est donc plausible, reste alors le droit européen basé sur le sacro-saint principe de « la concurrence libre et non faussée ». La toute puissante Commission européenne pourrait bien se sentir obligée d’intervenir dans un tel dossier, même si l’on doit souligner l’interrogation soulevée par son silence complice dans le cas de la recapitalisation des banques. Se pourrait-il qu’il y ait deux poids deux mesures dans la détermination de la Commission à faire respecter les principes économiques si contestables qui fondent pourtant le droit européen ? D’aucuns y voient avec malice l’aveu implicite de la victoire de Keynes sur Hayek. Sans doute n’ont-ils pas tort, mais reste maintenant aux partis de gauche européens à travailler à de vraies propositions pour une nouvelle Europe.

Il n’empêche, à nous régions ultrapériphériques au travers de nos représentants élus de convaincre Bruxelles quant à la nécessité sur ce dossier de bénéficier de mesures dérogatoires – comme celles prévalant actuellement sur la régulation des prix des produits pétroliers –, liée à nos spécificités reconnues par l’article 299-2 du traité d’Amsterdam.

En définitive, resterait encore une question cruciale à trancher : Qui rentrerait dans le capital de la SARA en tant qu’actionnaire majoritaire, l’Etat ou la Région ? Pour ma part, je pencherais en faveur de cette dernière, car plus à même de défendre les intérêts de nos concitoyens. Un exemple ? Souvenons-nous en 2007 lorsque huit régions de l’hexagone firent la proposition de rentrer dans le capital d’EADS alors en grande difficulté, même si cette formidable initiative n’eut pas de suite.

Ainsi, Cela dans l’immédiat pourrait se concrétiser par la signature d’un contrat Etat-Région, voire même avec les trois Régions des DFA, puisque la SARA est implantée dans ces trois départements. Et les Régions une fois entrées dans le capital seraient plus à même d’influer sur les choix stratégiques et de gestion de l’entreprise, voire même être habilitées à négocier directement sur les marchés internationaux.

Mais pour aller encore plus loin, à l’heure d’une part des défis environnementaux à relever – et en particulier du réchauffement climatique, défi ô combien majeur –, et d’autre part de l’épuisement prochain – une ou deux générations tout au plus – de l’énergie fossile, ne devons-nous pas d’ores et déjà anticiper l’avenir ? Gouverner, ce n’est pas naviguer à courte vue avec comme seul horizon sa réélection, c’est aussi bien gérer les aléas du présent que de tracer les grands axes du futur.

Certes, dans le domaine de la production électrique, la Guadeloupe a su diversifier ses ressources énergétiques, et en particulier celles renouvelables : l’éolien, le solaire et la géothermie. Reste maintenant la question essentielle des transports, qu’ils soient individuels ou collectifs ; terrestres, aériens ou maritimes. Nous n’avons pas la prétention ici de proposer clés en main un programme politique bien ficelé sur ces problématiques, mais quelques pistes tout de même : Nos dirigeants locaux ont le devoir impérieux de s’informer et de se former sur tout ce qui se fait à travers le monde en matière « d’agrocarburants ». Et nous avons un bel exemple, le Brésil, si proche de nous, tant par sa géographie que par sa culture : Savons-nous qu’au Brésil l’éthanol, fabriqué à partir de la canne à sucre, sert de carburant depuis 1925 ? Que dans ce pays des millions de voitures fonctionnent avec un mélange essence/éthanol, voire même à l’éthanol pur ? Que 20 % de l’éthanol produit sert à l’exportation ? Et qu’enfin en mars 2007 le Brésil a signé avec les Etats-Unis un accord de coopération pour développer la demande mondiale de biocarburants ? Les propos tenus par Jean Ziegler – pour qui du reste j’ai une profonde estime en raison de son combat mené de longue date contre les grandes multinationales mettant à mal les équilibres socioéconomiques des pays du Sud – certainement excessifs, concernant la responsabilité du Brésil dans les risques de famine mondiale n’y feront rien : en attendant la commercialisation de masse de la voiture propre – au gaz ou électrique ? –, les biocarburants demeurent une solution palliative à l’énergie fossile tout à fait viable. Et l’Union européenne ne s’y est pas trompée, puisqu’une directive de 2003 sur la promotion des biocarburants fixe des objectifs quantitatifs (voir la directive 2003/30/CE ainsi que la directive 2003/96/CE sur la défiscalisation des biocarburants). Les contraintes techniques et de sécurité existent, car les moteurs de tels véhicules doivent être adaptés, mais le Brésil dispose dans ce domaine d’une avance considérable. Toutefois, à l’heure où la filière sucre est en crise, il est grand temps de développer à la fois la commercialisation de véhicules fonctionnant au biocarburant, ainsi que la production d’éthanol, pour la consommation intérieure comme pour l’exportation. Mais cela suppose une prise de conscience puis une volonté politique. Une étude a été réalisée par le Conseil régional dans ce domaine – avec des enquêtes menées au Brésil et aux Etats-Unis – ayant apparemment conclu à une non viabilité économique. Quand on connaît les enjeux soulevés plus haut – prix élevé du carburant, rareté voire disparition de l’énergie fossile, environnement et réchauffement climatique – de telles conclusions nous paraissent un peu courtes. D’autant que d’ores et déjà des études de marché menées par des entreprises extérieures sont en cours. Si l’on ne considère que les récoltes locales possibles de canne, alors certes les surfaces cultivables seraient certainement insuffisantes. Mais à l’échelle Martinique-Guadeloupe ? Voire même caribéenne ?

La problématique plus globale des prix en Guadeloupe

Le passage à l’euro

Tous les ménages guadeloupéens en ont fait le constat : Depuis le passage à l’euro, les prix – et tout particulièrement ceux du panier de la ménagère – ont dans l’ensemble significativement augmenté, alors que dans le même temps les salaires n’ont cessé de stagner. Cela conduit inévitablement à une baisse du niveau de vie. Et ce sont d’abord les ménages les plus modestes qui en pâtissent le plus. Certaines études, à mon sens insuffisantes, ont été menées dans l’hexagone et timidement en Guadeloupe, pour tâcher d’apporter des éléments de réponse quant à la vie chère due entre autre au passage à l’euro. J’en vois au moins une, et elle est d’abord d’ordre microéconomique, c’est-à-dire liée au comportement des agents économiques. Plus précisément à une perte significative de repères dans nos mécanismes psychiques d’évaluation et de comparaison des prix, du fait du passage du franc à l’euro. En effet, lorsque vous achetez par exemple aujourd’hui une baguette 75 centimes d’euros, vous ne faites plus l’effort automatique de convertir ce prix en franc, qui reste encore pourtant pour nombre d’agents économiques la monnaie symbolique et psychique d’évaluation concrète de la valeur d’un bien. Qui peut encore affirmer se souvenir combien coûtait une baguette juste avant le passage à l’euro ? Une baguette coûtait encore il y a à peine 7 ans 3,50 francs. Elle coûte actuellement presque 5 francs. Soit un taux d’inflation proche de 30% ! Et c’est le cas pour nombre de produits alimentaires. Mais le drame, c’est que les salaires n’ont pas suivi.

Ainsi, Nous sommes donc totalement déboussolés dans nos aptitudes à évaluer la valeur d’un bien. Et nous avons indubitablement tendance de ce fait à ramener, même de façon subconsciente, toute échelle de comparaison à l’unité. Les pièces dorées de l’euro sont considérées comme ayant autant de valeurs que les pièces dorées du franc. Notre échelle de valeur aujourd’hui, c’est l’euro symbolique. Mais on oublie qu’1 euro vaut pratiquement 6,56 francs ! On dépense donc sans compter, mais avec une perte radicale des mécanismes psychiques d’évaluation de la valeur des biens. Et bien entendu, tous les commerçants l’ont compris, et nombre d’entre eux en profitent pour monter les prix.

L’euro n’est pas le seul responsable

Quoi qu’il en soit, ne nous racontons pas d’histoires, le passage à l’euro, ne peut expliquer à lui seul de telles différences de prix entre l’hexagone et la Guadeloupe pour un même produit manufacturé. Nombre de concitoyens ont maintes fois eu l’occasion lors de déplacements dans l’hexagone de faire cet amer constat pour nombre de produits alimentaires : Pour un même produit, on peut passer du simple au double, voire même au triple du prix !

Or, on invoque souvent comme cause récurrente le coût du fret, c’est-à-dire le coût de l’importation des biens manufacturés en provenance de l’hexagone ou d’Europe. Pour ma part, je ne pense pas que les explications soient à chercher de ce côté-là, même si c’est un élément important qui va déterminer la fixation du prix final de vente. En effet, n’oublions pas que la concurrence existe entre armateurs, et qu’il existe entre eux une convention fixant les prix plafonds pour le coût du fret. Ainsi, en moyenne, un bien manufacturé acheté dans l’hexagone 1 euro, reviendra localement après acquittement des taxes (octroi de mer et TVA, dont les taux relativement bas dépendent de la nature du bien ; TVA de 2,5% pour les produits alimentaires) grosso modo à 1,30 euros. Aussi, il est important ici de préciser – ne serait-ce que pour une meilleure prise de conscience par les plus hautes autorités de l’Etat – que de façon structurelle, nos produits manufacturés seront toujours au moins 30% plus chers que ceux facturés dans l’hexagone !

Aussi, à l’heure où l’on parle de continuité territoriale – et reconnaissons au moins ce mérite à Patrick Karam, quels que soient par ailleurs ses insuffisances et positionnements idéologiques et choix personnels contestables à plus d’un titre, d’avoir permis récemment un accord-cadre entre les compagnies aériennes et l’Etat visant à la baisse du prix du billet d’avion. Sans compter l’effort financier considérable consenti par le Conseil régional dans ce domaine –, ne serait-il pas tant d’envisager « la continuité des prix » ? Ne soyons pas dupes, nous ne pourrons jamais ramener les prix au niveau de ceux de l’hexagone, mais pourquoi ne pas envisager que l’Etat entame des discussions avec les différents armateurs pour envisager une baisse du coût du fret ? Quitte à ce que des compensations financières soient consenties. Mais là encore, ce ne sont que des pistes de réflexion, d’autant que, et j’y reviendrai, le coût du fret ne peut expliquer à lui seul une telle différence de prix.

La production locale

Certes, l’on peut toujours ensuite se lancer dans un vibrant plaidoyer en faveur de la production locale. Mais soyons sérieux, comment pourrait-on envisager un instant, dans une si petite économie insulaire comme la nôtre, le développement d’une véritable industrie en remplacement des produits importés ? Quoi, on devrait se mettre à fabriquer voitures, téléphones, et que sais-je encore ? Ce ne serait tout simplement pas réaliste. Oui, nous devons l’affirmer haut et fort, comme dans toute économie aujourd’hui globalisée, nous sommes condamnés à l’importation pour nombre de biens. Et c’est ce qui explique que notre commerce extérieur soit structurellement déficitaire.

Cependant, il nous faut dans le même temps cibler les secteurs productifs à forte valeur ajoutée, et que nous devons coûte que coûte défendre, tant sur le marché intérieur – marché intérieur englobant à la fois la Guadeloupe et la Martinique, comme l’envisage désormais la loi encadrant les taxes aux Antilles – qu’à l’exportation.

L’agriculture et l’élevage, quoi qu’on dise, sont un secteur d’avenir, et qui plus est stratégique. Il n’est jamais très prudent en effet que notre population dépende uniquement de l’importation pour son alimentation, y compris l’alimentation de base. Simplement, peut-on envisager un instant que ce secteur puisse nourrir à lui seul une population de 400 000 habitants ? Nous sommes voués à la dépendance pour certains produits alimentaires – les pâtes et le riz notamment, ou encore une partie de la viande – mais il y a des efforts considérables à faire pour tout ce qui est fruits, légumes et élevage. Cela suppose que la profession, en synergie avec l’Institut national de recherche agricole (INRA), la chambre d’agriculture et les collectivités locales, soit bien mieux fédérée et organisée en évitant si possible l’atomisation des planteurs et des éleveurs. De sorte qu’ensuite ce secteur puisse convaincre les lobbys de la grande distribution quant à la régularité et la sécurité des approvisionnements, à des coûts compétitifs. Mais le débat reste ouvert.

Il y a aussi l’industrie agroalimentaire, en plein essor, et qui doit mériter une attention soutenue, notamment en envisageant la conquête de nouveaux marchés caribéens, les nouveaux accords de partenariat économiques régionaux y aidant, même si nous devons avec gravité déplorer que lors de la négociation de ces accords, le maintien des droits de douane pour l’agriculture et l’élevage ont été refusés. Ne serait-ce pas d’ailleurs un point à faire valoir par le collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » directement à l’attention des autorités de Bruxelles ?

Nous devons aussi aider davantage encore nos entreprises de service ayant une forte valeur ajoutée en matière de savoir-faire et d’innovation à exporter leurs compétences, et à conquérir de nouveaux marchés. Soulignons aussi que le Schéma régional de développement économique (SRDE) élaboré et adopté par la Région en 2006 – dans le cadre des lois de décentralisation de 2004 – fixe un certain nombre de grandes orientations et d’objectifs en matière de développement économique et d’aide aux entreprises tout à fait pertinents. Reste que pour éviter que cela ne demeure que du texte, quelle que soit par ailleurs la qualité du contenu, il faudrait d’une part un suivi strict et régulier d’un tel schéma – et pas seulement par les techniciens régionaux, quelles que soient leur qualité et leur utilité, mais aussi par les politiques – et d’autre part des réajustements nécessaires, voire des changements d’orientations, lorsqu’il s’avère que l’on fait fausse route.

Enfin, il y a le tourisme – considéré à juste titre par le SRDE comme un axe fort du développement économique –, vaste sujet aux tournures souvent polémiques entre concitoyens. Alors, je le dis ici solennellement, le tourisme me semble le seul secteur pour les siècles à venir en Guadeloupe capable de contribuer aussi significativement à la richesse du pays. Et cela tient d’abord et avant tout à l‘inégalée splendeur tropicale et la diversité des paysages de notre île. C’est pourquoi la protection de l’environnement et toute politique du développement durable sont éminemment nécessaires. Il y a une prise de conscience réelle des élus, des entreprises – même timide – et de la société civile dans ce domaine, et cela mérite d’être souligné. Cependant, comment se peut-il que sur la question des déchets, du tri sélectif et du recyclage nous ayons un tel retard ? Cela devrait constituer le problème prioritaire absolu, et par tous : Etat, élus, entreprises et simples citoyens ! Car les décharges à ciel ouvert – y compris et avant tout la plus importante d’entre elles, celle de Grand Camp – constituent à mon sens un véritable problème de santé public, d’effluves pollués d’une part, et d’autre part de la contamination des sols et des nappes phréatiques. Espérons donc que le nouveau Plan départemental d’élimination des déchets ménagers et assimilés (PDEDMA) révisé en juillet 2007 et sous la responsabilité directe du Conseil Général portera rapidement ses fruits. Mais déplorons cependant le manque de coopération et de volonté politique de trop d’élus communaux, mus par des intérêts personnels à courte vue. En outre, à travers cette problématique devrait être relancée celle de la création et/ou du renforcement des communautés de communes, seul échelon administratif véritablement efficace en termes d’économies d’échelle. Enfin, la question du recyclage des matières plastiques ou du verre comme débouchés économiques mériterait d’être plus approfondie, notamment si l’on envisage une synergie entre les deux îles soeurs, et en vue aussi de la conquête de marchés caribéens.

Mais pour recentrer sur le tourisme, il est indéniable que nombre de grands hôteliers ont trop fréquemment d’une part sous-payé des personnels pourtant souvent consciencieux, et d’autre part profité largement des exonérations et subventions publiques en tout genre, sans contreparties pour les salariés, et encore moins pour l’intérêt général. Comment s’étonner dès lors de la fréquence des grèves dans les hôtels, ainsi que l’âpreté des négociations lors des Négociations annuelles obligatoires (NAO), le plus souvent en défaveur des salariés ? Dorénavant, mais cela je crois a été souligné par le Président du Conseil régional, toute subvention publique devra être subordonnée à un engagement précis et écrit de l’hôtelier bénéficiaire. En outre, pourquoi donc ne pas envisager un accord-cadre entre les hôteliers, le Conseil régional et les représentants des personnels, intégrant les responsabilités et les intérêts des différents signataires, au service avant tout du développement touristique cohérent et équilibré de notre archipel ? Cependant, quels que soient les abus soulignés plus haut, cela ne doit pas exonérer pour autant les organisations syndicales de leurs responsabilités dans l’image déplorable que l’on donne à l’extérieur. Et ne nous racontons pas d’histoires, cela incite fortement les tour-opérateurs à proposer à leurs clients d’autres destinations. Les représentants des personnels ont aussi le devoir de responsabiliser les salariés, et de contribuer à une prise de conscience significative dans le changement des mentalités – c’est ce que dit aussi en substance l’écrivain Ernest Pepin dans sa lettre ouverte aux guadeloupéens. Mais toujours à la seule condition qu’en face il y ait un vrai respect des salariés. Car encore une fois, le secteur touristique est trop important pour notre économie pour que nous rations le coche !

Reste maintenant à diversifier avec équilibre les différentes catégories d’hébergement : les grandes chaînes hôtelières, les petits hôtels, l’hôtel de luxe, les gîtes. Tout cela est donc à penser et à débattre de façon globale à l’échelle du territoire.

Enfin, le secteur touristique est d’autant plus important, qu’il fait vivre de manière directe ou indirecte tout un pan de la population : restauration, sociétés de transports collectifs terrestres et agences de locations, transport aérien et maritime, artisanat, loisirs nautiques, … De plus, comme le suggère encore Ernest Pepin, nous n’avons pas encore suffisamment pensé le développement de l’industrie touristique, secteur ô combien porteur. Pourquoi donc le Conseil régional en charge du développement économique ne pourrait-il pas encourager le développement d’une véritable industrie dans ce secteur ? Par exemple, fabrication de serviettes de bain made in Guadeloupe, de teeshirts, d’huiles solaires, etc… Il est donc temps que tous prenions conscience de l’importance de ce secteur, d’autant que nous disposons d’un lycée hôtelier performant capable de former un grand nombre de jeunes dans l’hôtellerie et la restauration !

Le lobby de la grande distribution

Je voudrais revenir un instant sur les problématiques de la formation des prix en Guadeloupe. J’ai souligné précédemment que le coût du fret à lui seul ne pouvait expliquer de tels écarts de prix entre l’hexagone et notre région. Aussi, j’affirme ici que les premiers responsables sont les lobbys de la grande distribution ! On le sait, aussi bien les centrales d’achat que la grande distribution souffrent chez nous d’un vrai défaut de concurrence. Que dis-je ? Les situations de monopole dans la grande distribution sont aussi une réalité dans l’hexagone, largement soulignée récemment par diverses études menées par des associations de consommateurs. Ce sont le plus souvent les quelques mêmes grands groupes qui se partagent les parts de marché. Et avec la libéralisation généralisée des prix, ces groupes peuvent ainsi fixer en toute opacité des ratios sur leurs marges à des niveaux inégalés, frôlant souvent l’indécence !

Alors imaginez ce que cela peut donner comme dérives chez nous, dans une économie insulaire où il est tout simplement illusoire – et mensonger de la part du Gouvernement – de prétendre pouvoir instaurer de façon effective la concurrence dans ce secteur ! Or, triste ironie de l’Histoire, ce sont souvent des arrières petits fils d’esclavagistes – les groupes Despointes et Hayot, l’une des plus grandes fortunes de France – qui se partagent le secteur de la grande distribution en Guadeloupe ! Alors que faire ? Sur ce point, cela relève de la responsabilité impérieuse de l’Etat, tant au niveau local qu’au niveau national. Le Gouvernement, fort du constat qu’appliquer le principe de la concurrence – pourtant éminemment contestable au niveau de la théorie économique, notamment au regard de l’asymétrie informationnelle ; voir sur ce point les travaux du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz – dans un secteur aussi sensible conduit à l’impasse, doit maintenant réfléchir au plus vite à proposer un arsenal législatif et réglementaire adéquat, quitte à envisager l’imposition de ratios plafonds, comme pouvait le suggérer récemment encore l’économiste Frédéric Lordon pour le capitalisme financier : imposer des taux maximums de profit ! Et une telle proposition devrait d’ailleurs être sérieusement discutée lors du prochain G20, qui en principe est censé prochainement refonder le capitalisme financier. De la parole aux actes donc !

On devrait aussi s’interroger sur l’implantation de centres commerciaux et d’hypermarchés dans telle ou telle commune, en lien avec l’aménagement du territoire. Car les autorisations sont d’abord de la responsabilité des maires, mais ne devraient plus relever de leur seule responsabilité. Par ailleurs, quand on sait que le poumon économique de la Guadeloupe – Jarry – ainsi que le plus grand centre commercial de l’île – Destreland – sont tous deux dans la même commune de Baie-Mahault, des discussions doivent impérativement être menées entre l’Etat, le Conseil régional et cette municipalité, afin d’envisager très concrètement comment de telles mannes financières et de tels enjeux économiques puissent être gérés par la Région, garante de l’intérêt collectif guadeloupéen, et non plus injustement par une seule commune.

En attendant, quoi que nous pensions des finalités peu louables ayant accompagnées la création de l’Observatoire des prix et des revenus en novembre 2007 – On soupçonne en effet fortement le Gouvernement d’avoir mis cela en place pour justifier ensuite de la suppression des indemnités de vie chère pour les fonctionnaires vivant en outre-mer –, nous avons tout intérêt à faire au travers de cet observatoire toute la lumière sur la formation des prix en Guadeloupe. D’autant que ce cadre institutionnel sous la présidence du Préfet, regroupe nombre d’acteurs locaux (élus, organisations socioprofessionnelles, syndicats, chambres consulaires). Et la mission de cet observatoire est d’une part de produire un rapport annuel, et d’autre part d’émettre des propositions au Gouvernement. Sans être naïfs pour autant, à nous donc de nous emparer de ce cadre institutionnel, même si le Conseil économique et social régional (CESR) aurait peut-être pu remplir pleinement cette mission. Justement, que dit le CESR sur ces questions si fondamentales ?

La fiscalité

Pour ce qui est de la demande du collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » exigeant la réduction de la fiscalité (impôts directs et indirects), je crois que nous devons être prudents. Il est à noter qu’une étude récente très fouillée menée par l’économiste Thomas Piketty au niveau national a mis en évidence l’iniquité inouïe des citoyens devant l’impôt, du fait notamment des nombreuses niches fiscales, mais aussi de la défiscalisation ! Il est donc assez paradoxal en Guadeloupe de défendre mordicus la « loi Girardin » de 2003 – quelle que soit par ailleurs l’efficacité démontrée de cette loi – tout en proclamant son attachement à l’équité devant l’impôt. Car il faut tout de même être conscient que les lois de défiscalisation ont permis depuis plusieurs années aux plus grandes fortunes de France – ainsi qu’à une partie substantielle des hauts revenus –

d’échapper totalement ou partiellement à l’impôt sur le revenu. On doit donc tenir compte de cet état de fait lorsque l’on se dit de gauche, au risque d’être prétendument atteint de schizophrénie. Ceci étant, une réflexion plus sérieuse devrait être menée sur les incitations économiques de substitution possibles, notamment par le transfert des sommes équivalentes induites par la défiscalisation vers la Région qui a en charge le développement économique. Cela permettrait notamment de financer la politique d’investissement et de relance économique entreprise par le Conseil régional.

A noter aussi que nous bénéficions en Guadeloupe d’un abattement de l’impôt sur le revenu de 30% plafonné à 5100 euros, et que les entreprises guadeloupéennes disposent d’exonérations totales ou partielles de charges sociales (voir la loi du 21 juillet 2003).

Cependant, pour ce qui concerne les taxes influant directement sur les prix à la consommation (octroi de mer et TVA), nous pourrions envisager d’exiger que le Gouvernement consente à une baisse significative de la TVA, voire même à une suppression pure et simple de celle-ci, même de façon provisoire. Cependant, exiger sans condition et unilatéralement une baisse de l’octroi de mer, serait faire preuve au mieux d’une méconnaissance de l’importance de cet impôt local, au pire de démagogie. Car sans l’octroi de mer – dont les différents taux sont fixés par le Conseil régional –, les communes déjà en situation financière difficile seraient tout simplement en cessation de paiement. Et comment dès lors garantir le maintien de services publics de qualité, sans les moyens financiers y afférents ? On ne peut donc envisager une baisse de l’octroi de mer que pour un nombre ciblé de biens manufacturés.

Pour autant, l’on s’étonne aussi que trop de concitoyens échappent à la taxe foncière, du seul fait qu’ils sont propriétaires d’habitations sans permis de construire. D’où ensuite une pression fiscale énorme pesant sur un nombre insuffisant de résidants éligibles à l’impôt. Le courage des maires est aussi de tout mettre en oeuvre pour régulariser ces situations illégales et injustes, quitte à exercer leur pouvoir de coercition, mais avec compréhension et humanité.

Les revendications salariales

Le deuxième angle de la problématique du pouvoir d’achat est bien entendu celui des salaires. Or, force est de constater que l’éminente question des salaires est totalement passée sous silence par le président de la République, excepté si ce n’est sous la forme d’un slogan publicitaire : « travailler plus pour gagner plus », vaste supercherie, tant la part salariale dans le PIB de la France n’a cessé de diminuer depuis 20 ans, révélant ainsi l’élévation du taux d’exploitation (voir sur ce point l’économiste Michel Husson) ! Dès lors, cette politique conduit ni plus ni moins à encourager une régression en termes d’acquis sociaux, et en particulier celle ayant trait à l’augmentation significative du temps de travail, en lieu et place de la revalorisation salariale. Le projet de loi relatif au travail dominical en est un bel exemple !

Pourtant, nombre d’économistes sérieux – et je pense ici plus particulièrement aux propos tenus récemment par Jean-Paul Fitoussi sur une radio nationale – rappellent que la crise économique actuelle, et qui est la conséquence directe de la déroute de la finance internationale, se caractérise avant tout en France par une crise de la demande, et non de l’offre. Et que par conséquent, la seule façon de relancer l’économie est d’encourager la

consommation, par une revalorisation des bas salaires et des minima sociaux, et non plus le recours à l’endettement des ménages rendu responsable de la crise actuelle (on pense ici à la crise des subprimes ayant engendré ensuite la crise financière internationale). Et il en est bien entendu de même pour notre économie insulaire. C’est dire donc si le collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » est dans le vrai, autant pour des raisons de dignité humaine et de justice sociale, que d’efficacité économique !

D’autant que le Gouvernement est habilité par la loi pour les départements d’outre-mer à fixer par décret en Conseil des ministres un SMIC domien, tenant compte des « caractéristiques et contraintes » de nos départements. A l’heure où j’écris, je ne sais quelle décision prendra le Gouvernement, mais il est attendu de pied ferme par une majeur partie de la population – et en particulier des ménages les plus modestes – sur une question aussi sensible. Et il ne s’agit pas là d’un relèvement purement symbolique du SMIC, mais bien d’une augmentation substantielle.

En outre, il ne serait pas concevable que les chômeurs et les retraités soient écartés du rehaussement des revenus, tant ces deux catégories sociales sont touchées de plein fouet par le coût de la vie. Il va donc falloir envisager une augmentation substantielle des niveaux de retraites, comme des indemnités de chômage, ou encore du Revenu minimum d’insertion (RMI). En faisant aussi attention dans le cadre du RMI qu’il y ait les transferts de fonds équivalents vers le Conseil Général.

Nul doute aussi qu’une telle revendication fera école dans le mouvement social de grande ampleur qui s’amorce en France.

Toutefois, nombre de chefs d’entreprises s’alarment de telles revendications, affirmant que les entreprises guadeloupéennes, pour la plupart de très petites entreprises, ne pourraient supporter le surcoût induit par des augmentations aussi conséquentes de salaires. Nous le savons, les grandes entreprises en Guadeloupe sont tout à fait en mesure de répondre à de telles revendications, vu les marges dont elles disposent. Reste que l’inquiétude des petits entrepreneurs est fondée, et le collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » se doit de la prendre en compte. Car à moins d’envisager une économie collectiviste, la création d’emplois, outre les emplois publics, est subordonnée au tissu économique formé par ces petites entreprises. Alors, quoi faire ? On l’a dit, une augmentation significative des bas salaires entraînerait de facto une relance de la consommation, car on le sait, les ménages les plus modestes ne parviennent pas à épargner, et toute augmentation des revenus chez les salariés modestes se retrouve donc directement sur le marché économique. Et cela a des retombées positives immédiates en termes de chiffres d’affaires pour toutes les entreprises, grandes ou petites, mais de façon certes inégale selon les secteurs. Nous affirmons donc que l’Etat devra être attentif aux TPE et PME qui se retrouveraient réellement en difficulté du fait de la revalorisation du SMIC. Là encore, un arsenal réglementaire pourrait être mis en place, de façon à prévoir des mécanismes financiers de compensation pour les entreprises en grande difficulté, sous l’effet direct de la revalorisation salariale.

Les jeunes exclus méritent toute notre attention

Dans un texte précédent, « une question politique majeure : le désoeuvrement de la jeunesse guadeloupéenne » (à consulter dans les archives 2008 de mon blog, http://daviddahomay.over-blog.com), j’attirais l’attention des responsables publics et des élus locaux sur la bombe sociale à retardement que sont les jeunes exclus âgés à peine d’une vingtaine d’années. Ces jeunes – cumulant échec scolaire et manque de qualifications, souffrances familiales extrêmes, et rejetés par la société qui les craint et les méprise à la fois – tournent en rond dans les rues de leur quartier, et sont les proies faciles des gangs impliqués dans les vols et les trafics de drogue. Pour reprendre le titre d’un film poignant de Mathieu Kassovitz, ils ont «la haine»!

Cette jeunesse non diplômée et ayant perdu tout espoir en un avenir meilleur, mérite donc toute notre attention, élus, éducateurs, socioprofessionnels, et simples citoyens !

Et les beaux discours politiques lénifiants ne pourront suffire. Alors rappelons ici que le département met en oeuvre la politique d’action sociale. De plus, la loi du 13 août 2004 relative aux libertés locales prévoit dans son article 51 que le département peut attribuer des aides aux jeunes en difficulté en vue de favoriser leur insertion sociale et professionnelle. Mieux, le département peut le cas échéant apporter des secours temporaires de nature à faire face à des besoins urgents, et créer un fonds d’aide d’urgence placé sous l’autorité du Président du Conseil général.

Mais là encore, même avec une volonté politique de fer, la situation financière du Département est si tendue, que l’Etat ne peut se dédouaner à bon compte de ses responsabilités face à un tel risque d’explosion sociale, et les tentations sécuritaires et répressives ne feraient qu’attiser le feu. Nous devons donc proposer très sérieusement que l’Etat consente à une dotation financière exceptionnelle pour alimenter ce fonds. Pour autant, les aides financières ne peuvent se substituer à un travail tout aussi nécessaire de proximité, sinon salutaire ! Car c’est tout un travail de resocialisation qui doit être entrepris, et cela implique de nombreux acteurs : les travailleurs sociaux (et notamment l’ADI), les associations de quartier et d’insertion qui doivent être aidées et encouragées, les élus municipaux et les conseillers généraux qui oublient trop souvent leurs responsabilités dans ce domaine. Parallèlement, devront être proposées prioritairement des formations professionnelles tenant compte des aptitudes et des aspirations de chacun, mais aussi des débouchés potentiels. Et un certain nombre d’emplois publics réservés pourraient être aussi créés. Il semble que la prise en compte réelle de la désocialisation d’une partie de la jeunesse soit à ce prix.

Conclusions

Lorsque le mouvement social mené par le collectif « Liyannaj kont pwofitasyon » a commencé le 20 janvier 2009, je m’interrogeais en ces termes sur les finalités réelles du collectif :

«Si nous devions faire une analyse plus fine de ce mouvement, au-delà des revendications syndicales strictes, j’y vois d’abord beaucoup d’exaltation du sentiment national, mais très exacerbé. Or, le nationalisme guadeloupéen a quelque chose d’antihumaniste, comme la plupart des nationalismes à travers le monde et l’histoire. Il nous enferme en nous-mêmes, nombrilistes, et nous empêche de s’ouvrir aux autres et au monde. Nous n’avons toujours pas je crois compris le message de Césaire, et encore moins celui très récent d’Obama : Il y a chez ces deux figures une invitation sous-jacente à toujours lever les yeux vers le ciel, pour interroger ces espaces infinis, afin ensuite d’appréhender notre si infime dimension planétaire, et de tenter de dégager du sens à tout cela.

Et c’est la conscience omniprésente de cette thaumaturgie du fait de « l’impossibilité infinie de la vie terrestre » qui nous donne indubitablement ensuite une curiosité dévorante pour l’autre comme singularité incommensurable. Mais nous sommes déjà bien loin du nationalisme antillais. Ainsi, le nationalisme guadeloupéen à mon sens tourne en rond, car il n’a pas su jusqu’à ce jour transcender son nationalisme identitaire en projet politique viable, et donc capable de convaincre la majorité. Enfin, penser aujourd’hui, sans rien oublié du passé bien entendu, la Guadeloupe comme un pays toujours colonisé nous conduit à une inévitable schizophrénie, car nous avons en conscience choisi la départementalisation, et nous avons refusé en 2003 le changement statutaire. L’Etat français aujourd’hui rêverait de nous accorder l’indépendance si nous la souhaitions vraiment. Donc arrêtons de se raconter des histoires. Il est toujours plus facile d’être dans un nationalisme culturel que de décider vraiment de prendre son destin en main. Et cela conduit à un rapport purement instrumental avec la République. On ne cesse d’exiger plus, mais on se refuse à intégrer la communauté républicaine des citoyens. Car on peut penser en universaliste – comme Césaire – l’autonomie, sans pour autant en rester à un nationalisme étriqué qui, je crois, a vraiment fait son temps.»

Deux textes importants, l’un très pessimiste l’autre plutôt optimiste, ont d’ores et déjà été publiés suite à ce grand mouvement social : « La lettre aux Guadeloupéens » de l’écrivain Ernest Pepin, et « Que voulons-nous guadeloupéens? » du professeur de philosophie Jacky Dahomay, mon père. Ils sont tous deux consultables sur Internet. Je note avec intérêt qu’ils ont suscité de nombreuses réactions et débats, et nous ne pouvons que nous en féliciter. Car nombre d’entre nous, au-delà de nos divergences idéologiques, espérons l’avènement d’un véritable espace public, libre, démocratique, rationnel et non populiste. Même si cet espace public commence véritablement à s’esquisser sur Internet, il faut parier qu’il prendra forme aussi dans la presse écrite et les médias audiovisuels.

Aussi, je dois avouer qu’en écoutant avec attention les négociations retransmises en direct à la télévision, ce fut une divine surprise, avec ce sentiment étrange que quelque chose de capital sur le plan sociétal et politique se jouait pour la Guadeloupe au travers de ces négociations tripartites : Etat, élus, organisations syndicales. Mais avec toujours le risque que tout dérape, et que les inclinations populistes et les exacerbations identitaires emportent le bébé avec l’eau du bain.

Alors je fais miennes présentement les pensées exprimées dans ce texte lucide et très profond de mon ami Didier Cauwet, professeur d’Arts Plastiques en Guadeloupe :

« Au-delà du politique, du social, et du prix du yaourt, ce qui se joue en ce moment prend une tournure passionnante, mais inquiétante aussi. Il me semble que quelque chose se passe que l’on n’attendait pas, l’intrusion dans un conflit social d’un état de grâce, l’émergence d’un cri enfoui au plus profond d’un peuple, qui dépasse de beaucoup les contours d’une plate-forme de revendications. Une légitimité se construit revendiquant la différence se nourrissant de l’incohérence, du paradoxe, quelque chose s’invente. L’image de soi, donc l’amour de soi est en filigrane dans cette révolte, La souffrance exprimée n’est pas seulement là où elle est montrée,

par pudeur.

Fort et fragile, et malgré quelques relents de xénophobie, ce mouvement social est beau, je lui souhaite longue vie en espérant que « papa blanc » ne comprendra pas tout ce qui est en jeu au-delà des apparences, et en espérant aussi, qu’aucun sacrifice ne sera fait, à aucune idole. »

David DAHOMAY est membre du Parti Socialiste Guadeloupéen.