Guadeloupe : Un bref résumé de l’histoire du foncier agricole

Mais à qui appartient la terre agricole ?

par Gladys Démocrite

Mais à qui appartient le foncier agricole en Guadeloupe ? Voilà une question intéressante, au regard de notre histoire coloniale et esclavagiste… Y a t’il eu une redistribution des terres ? A l’évidence oui, il suffit de regarder autour nous pour se rendre compte que la fiche signalétique du propriétaire terrien en Guadeloupe s’est très largement diversifiée depuis le XVIIème siècle. Mais sait-on vraiment comment s’est réalisé ce petit miracle, sans qu’une révolution, qu’une planification agraire ou qu’un plan d’expropriation des gros propriétaires soit passés par là ?

Comment cela a t’il été possible en Guadeloupe alors qu’en Martinique la diversification du propriétaire foncier n’a jamais vraiment été au goût du jour ?

Savez-vous qu’en Guadeloupe seulement 1% des exploitations agricoles dépassent les 20 hectares (grosses exploitations) et qu’elles exploitent 19% du foncier guadeloupéen ? Alors qu’en Martinique c’est déjà plus de 5,5% des exploitations qui sont considérées comme grosses exploitations (plus de 20 hectares) et celles-ci occupent tenez vous bien, 53% du foncier martiniquais ! Ces chiffres en disent long sur la répartition des terres agricoles !!!

Alors comment s’explique cette différence pour le moins déroutante ?

Pour trouver des éléments de réponse il faut se pencher sur la gestion des déboires de l’industrie sucrière des années 80.

Alors qu’en Martinique l’industrie sucrière était restée entre les mains des békés, la gestion de la crise des années 80 s’est faite «en interne».

En Guadeloupe par contre, le foncier et les usines étaient détenus en grande partie par de grosses entreprises métropolitaines qui avaient fini par les racheter aux békés suites à de nombreuses concentrations et restructurations. Ainsi moins attachés au devenir de l’île, au plus fort de la crise sucrière, les multinationales SOMDIA, Les Grands Moulins, SHNEIDER, EMPAIN (propriétaires des usines de Darboussier et de Beauport) s’envolaient vers d’autres horizons. Et se débarrassaient au passage de 11000 hectares (soit plus 1/6 de la surface agricole totale de l’époque en Guadeloupe) ainsi que des quelques 3300 agriculteurs qui étaient dessus. Rien que ça… Les agriculteurs menacés par cette restructuration étaient pour partie sous colonat (statut hérité de la période post-esclavagiste). Les colons étaient des exploitants qui « louaient » la terre à la condition d’y planter 80% de canne et de laisser une partie de leur récolte comme loyer (les 20% restant de la parcelle étaient considérés comme un jardin créole sur lequel ils pouvaient planter ce qu’ils voulaient et le vendre comme ils le souhaitaient). Ils étaient environ 2300. Les 1000 autres étaient des ouvriers agricoles qui avaient un statut semblable à celui des salariés.

Et c’est à la toute jeune SAFER (Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural) de l’époque qu’incombait la lourde tâche d’acheter ces 11000 hectares et de gérer tous ces agriculteurs. Elle avait donc en charge la plus importante réforme foncière jamais réalisée sur le territoire national. L’entreprise était colossale. Il a fallu que la France invente des outils techniques, juridiques et mêmes sociaux au regard de l’ampleur de cette mission.

Tout d’abord la SAFER a pendant près de 6 ans administré son foncier, retapé ce qui était branlant, équipé ce qui devait l’être, organisé le travail des ouvriers, managé les colons et surtout essuyé de nombreux procès du fait de…(comment le dire en langage châtié ?)… ses mauvaises relations avec Darboussier (dont les dirigeants locaux avaient du mal à avaler ce qui étaient en train de se mettre en place). Comme l’une des principales fonctions de la SAFER est de redistribuer le foncier agricole en danger aux agriculteurs de métier, la deuxième phase de sa mission était de rétrocéder ces terres aux agriculteurs éligibles… Mais cela ne s’est pas réalisé sans difficulté.

Déjà il était impossible d’installer tout le monde. Les études de l’époque estimaient qu’il fallait une exploitation de 7 à 8 hectares pour avoir un revenu décent. Un calcul simple (11000 hectares pour 3300 personnes à raison de 7-8 hectares par personne) permet de se rendre compte qu’une bonne partie des agriculteurs concernés seraient débarqués. On a donc proposé à tous les colons que l’on n’installait pas « un lot jardin » (vous savez les 20% de jardin créole) pour un franc symbolique, accompagné d’une indemnité de retrait volontaire (spécialement créée pour l’occasion). Et ensuite on a attribué les lots « réforme foncière » aux anciens occupants (colons ou fils de colons puis ouvriers agricoles) ainsi qu’à de jeunes agriculteurs.

Seconde difficulté : il fallait garantir que ces terres-là resteraient des terrains agricoles. Et il a été mis en place un outil qui permettait aux agriculteurs d’exploiter les terres en toute autonomie, tout en les empêchant de céder aux sirènes de la spéculation foncière, ou de subir l’éclatement des parcelles après un décès. C’est ainsi qu’ont été créés nos GFA (Groupements Fonciers Agricoles). Dans ces structures, l’agriculteur est à la fois actionnaire et fermier. Il est actionnaire car l’achat de la parcelle qu’il devra exploiter est en réalité un achat de parts du GFA. Il est en plus fermier car il loue la terre au GFA qui en demeure propriétaire, cela évite de morceler l’exploitation de génération en génération ou de spéculation en spéculation. Imaginez qu’il a fallu expliquer tout ça aux agriculteurs, aux partenaires, aux collectivités et institutions, puis les convaincre, et enfin les accompagner pour que tout cela soit viable encore aujourd’hui.

Dans le même temps, à la fin des années 70 et courant des années 80, les syndicats d’agriculteurs UTA et UPG organisaient en marge de la «réforme foncière», des occupations patriotiques de terres qui appartenaient à de grands propriétaires. Ainsi essentiellement dans les communes de Sainte-Rose, Lamentin et Baie-Mahault ces agriculteurs occupèrent collectivement des terrains pour ensuite en réclamer la propriété. Il s’est abord agit d’occupations pour l’habitat car les ouvriers agricoles ainsi que les colons, habitaient encore à l’époque, dans les «kaz a nèg» des grandes exploitations. Ensuite à partir de 1985 ont commencé les occupations en vue d’établir des exploitations agricoles. Ces actions militantes qui ont concerné plusieurs centaines d’hectares, ne sont pas effectuées sans heurt et ni sans raté. Mais grosso modo, la quasi totalité des agriculteurs ainsi installés ont pu bénéficier d’une régularisation au début des années 90.

Aujourd’hui la réforme foncière a donné naissance à 38 GFA sur 6700 hectares dans 10 communes de Guadeloupe. Elle a permis d’installer plus de 700 agriculteurs. Cette réforme alimente 1/3 de la production sucrière actuelle. Les occupations quant à elles, ont permis à 200 agriculteurs de s’établir sur 400 hectares.

Evidemment toute cette petite histoire du foncier agricole dans le courant des années 80 permet de se rendre compte comment la structure sociale du milieu agricole guadeloupéen a été transformée en profondeur. Ces évènements ont surtout permis une redistribution des terres agricoles qui étaient concentrées entre les mains d’un petit nombre de gros propriétaires. Et évidemment une telle redistribution n‘a jamais pu être réalisée en Martinique. Et ça, ça change beaucoup de choses…

Source : http://www.lemikadechaine.com/Mais-a-qui-appartient-la-terre.html