Eddy Nedelkovski : « Ici, on est seulement identitaire… »

LETTRE A MES FILLES

par Eddy NEDELKOVSKI

Je suis, peut-être, devenu un sale vieux réactionnaire, après avoir été un affreux jeune révolutionnaire. Pourtant, mes convictions sur l’indispensable recherche d’un meilleur devenir pour l’Homme n’ont pas changé, même si le monde, lui, n’a pas cessé de bouger. En mieux ?, en pire ?, je ne sais. En mieux, dans quelques domaines. En bien pire, trop souvent.

J’allais avoir 14 ans en mai 1967 et j’étais descendu dans la rue, 15 en 1968 et j’étais devenu militant. Et j’ai encore souvenir, tant nous étions si peu nombreux, de cette première commémoration, branches de flamboyants en guise de fleurs mais cueillies sur place, d’une allée l’autre de la Place de la Victoire, du premier anniversaire de mai 1967. Peut-être étions-nous, à bien exagérer, une cinquantaine. Va, en évaluation militante, pour une centaine là où nous n’étions qu’une trentaine à peine.

Nous avions pourtant eu droit –et que n’ont-ils pas contribué à notre propagande (oui, c’est comme ça qu’on disait !…)- aux half-tracks à chenillettes positionnés au carrefours pointois stratégiques, aux camions 4×4 de gendarmes portant képi bordé d’un liseré rouge (les « képis rouges »), aux CRS en fourgonnette grise et tenues de combat, et aux policiers de la rue Gambetta cantonnés dans leur commissariat. Nous étions « indépendantistes », souvent, « gonguistes », ayant perdu (tout au moins en public) le salut des gens que nous connaissions, qui (mais c’est la Guadeloupe…) nous réprouvaient entre eux et nous approuvaient devant nous.

C’était une autre époque. Celle où on ne parlait pas « le » créole à l’école, où la construction d’un collège (je pense à celui de Sainte-Anne, où la dernière municipale annulée pour fraude le sera en …1973) se décidait à Paris et privilégiait les communes « bien votantes », celle où le gros-ka demeurait encore une musique de « vieux nègres » tout en enguirlandant pourtant les « gens bien nés », celle où le Bumidom avait bureaux sur rue et cabines réservées en cale sur les paquebots « Antilles » et « Colombie » partant « pour France » (qui n’était pas encore « la métropole » et encore moins « là-bas »).

C’était une autre époque. Celle où il n’était pas bien vu, par les ouvriers de l’usine Darboussier ou les dockers de la Compagnie comme par les bourgeois de la ville ou les habitants de ses quartiers populaires, de contester une francité à laquelle tous étaient d’autant plus attachés que Papa Doc régnait sur Haïti et que nos voisins de La Dominique étaient « sujets britanniques » et non pas, « comme nous ! », citoyens de leur puissance coloniale.

C’était vraiment une autre époque. J’ai souvenir de ces petits paysans chez lesquels nous nous rendions, en cohorte militante comme d’autres allaient à la messe dominicale, pour leur donner « koudmen » et tenter, par là-même, de les convaincre des réalités de l’exploitation capitaliste telle que nous la voyions et des contraintes de la domination coloniale telle que nous la percevions : ils nous écoutaient silencieusement et nous approuvaient poliment sans jamais, d’une année sur l’autre, trouver par eux-mêmes un seul exemple illustrant les propos que nous leur tenions une année après l’autre. Pour tenter de percer les mystères de l’utilitarisme paysan de la main d’œuvre gratuite que nous constituions, certains d’entre nous ont eu recours à « la puissance » de « la pensée maotsétoung », tandis que d’autres (dont j’étais) se réfugiaient dans une exégèse marxiste-léniniste (et stalinienne).

C’était une autre époque… Vraiment. Et puis, d’occupations de terres (qui ont souvent tourné en lotissements) en « koudmen » (qui permettaient de réduire les coûts d’exploitation en augmentant la marge de nos petits paysans (en fait, des entrepreneurs, comme les autres, même si eux ne parlaient que créole), des grèves lycéennes et étudiantes chargées de revendications identitaires aux mouvements sociaux visant l’égalité salariale ou allocataire (avec …la France), la Guadeloupe a viré casaque au point qu’il a alors parfois été de bon ton d’être « indépendantiste », disons… au moins un jour par semaine.

Et comment mieux le faire savoir que lors des manifestations commémoratives qui égayent le mois de mai, le 1er et le 26, le 27 et lors de la Pentecôte identitaire créole des campings de bords de mer avec télé satellitaire et clim portable.

Fort d’un succès d’apparence ponctué de journées commémoratives au cours desquelles la Guadeloupe assemblée regarde son nombril (qui n’est rien d’autre, à proprement dire, que la cicatrice parfaitement cicatrisée de la douleur de notre naissance), organisations politiques et mouvement indépendantiste, relayés par les organisations syndicales nées de leur militance, ont arrêté d’envisager l’avenir d’un peuple et d’un pays pour se limiter à en contempler l’Histoire passée en en proclamant la douleur incantatoire.

Chapelets d’îles entourées d’eau de tous côtés (où l’on tourne donc d’autant plus facilement en rond dans sa tête), la Guadeloupe n’est pas l’Afrique du Sud où, les barrières de l’apartheid à peine tombées, on s’est mis à envisager l’avenir commun d’un peuple qui se veut arc-en-ciel. Ici, on est seulement identitaire, même si on se noie dans l’identité au point que ce pays coule et que son avenir s’est perdu en chemin tant et tant que plus personne ne s’attarde à y réfléchir. Paraît qu’il faut pas le dire. Sous peine d’être réprouvé.

Eddy Nedelkovski