Mémoire d’une migration Antillaise : « L’avenir est ailleurs », critique du sociologue Michel Giraud

Le principal mérite du film d’Antoine Léonard-Maestrati (et de Michel Reinette pour le scénario) L’avenir est ailleurs est d’exister. Et de donner ainsi à connaître à des spectateurs, que nous espérons nombreux, une réalité qu’ils ignorent ou, du moins, dont ils n’estiment pas la portée à sa juste importance : l’émigration de centaines de milliers de Guadeloupéens et de Martiniquais vers l’Hexagone et leur installation durable sur le sol « métropolitain » depuis plusieurs décennies.

De là à affirmer, comme le font différents documents écrits pour la promotion du film en question, que ce dernier révèle une “ histoire cachée ”, un sujet ignoré, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir. Car si, à notre connaissance, L’avenir est ailleurs est la première représentation cinématographique d’importance du phénomène d’ensemble de la migration des Antillais vers l’Hexagone – et ce n’est pas rien – ce phénomène a déjà été beaucoup étudié par ailleurs, et ce dans ses diverses dimensions, par nombre de chercheurs et d’universitaires et a fait l’objet de multiples thèses, ouvrages et articles. Et il continue de l’être : il n’est pas une année où je ne reçoive au moins deux ou trois nouveaux étudiant(e)s préparant qui un mémoire de maîtrise, qui une thèse de doctorat, dans des disciplines variées, sur tel ou tel aspect de la réalité migratoire antillaise.

Franchir ce pas c’est donc faire bien injustement offense aux travaux d’Alain Anselin, Stéphanie Condon, Fred Constant, Justin Daniel, Jean Galap, Michel Giraud, Ramon Grosfoguel, Simone Henry-Valmore, Julie Lirus, Claude-Valentin Marie, Monique Milia (qui a consacré toute une thèse au seul BUMIDOM, le premier agent de cette migration), Pierre Pastel, Dolorès Pourette, François Raveau, Leila Wühl et d’autres encore. J’observe d’ailleurs que le propos des auteurs des documents auxquels je fais allusion ici se développe dans une certaine confusion, en oscillant sans cesse entre l’affirmation – dont je viens de dire qu’elle est erronée – d’une générale “ méconnaissance apparente ” des phénomènes migratoires antillais à celle d’un “ rejet massif ” de l’action du BUMIDOM de la part de ceux qui ont eu à la vivre, au point que ceux-ci seraient peu enclin à en parler. Une dernière assertion qui est loin d’être fausse mais qui n’est en rien identique à la première, tant il est vrai que pour rejeter et refuser de parler de quelque chose faut-il encore connaître cette chose, ne pas avoir oublié la réalité dont le souvenir motive ce rejet et ce refus.

Ce débat sur l’ignorance de la migration aura pour les internautes au fait des réalités antillaises un air de déjà lu ou de déjà entendu. En effet, il est comme le décalque de celui sur un prétendu oubli généralisé de l’esclavage, qui l’a précédé et qui fait rage encore. Dans les deux cas, on retrouve une même tendance à généraliser hâtivement des observations faites auprès d’un nombre limité de personnes, que l’on dramatise , et aussi le même aveuglement devant l’évidence que je soulignais plus haut : rejeter une expérience malheureuse, voire faire silence sur elle, n’est pas l’oublier mais constitue une façon de s’en souvenir. A qui viendrait l’audace d’affirmer, par exemple, que les Juifs ignorent la Shoah au seul motif que les survivants des camps d’extermination nazis ont été et sont encore, pour ceux qui sont toujours présents parmi nous, des plus réticents à parler de la tragédie qu’ils ont vécue ? Il est grand temps, pour les Antillais comme pour les autres peuples, de (re)connaître que la réalité des faits de mémoire est subtile et qu’elle ne saurait être réduite aux simplifications dans lesquelles on tend à l’enfermer. Ainsi, devant toutes les dénonciations d’une prétendue démission antillaise, nous devons nous poser la question de savoir pour quels groupes de migrants en France – il en est beaucoup, et de plus nombreux et de plus anciens que les Antillais – on constate une abondante floraison de documents filmés ? Aucun. Et ce pour une raison, parmi d’autres, qu’il n’est pas indigne d’entendre : la nécessité de tenir à distance un passé douloureux pour trouver la force de se construire un présent et un avenir acceptables s’impose à tous, même si l’on sait bien que le temps viendra de se réconcilier avec ce passé pour mieux le dépasser.

Aujourd’hui, donc, l’esclavage et l’émigration sont déclarés oubliés, demain quoi d’autre le sera ? On comprend bien les bénéfices personnels que des promoteurs d’initiatives publiques peuvent tirer à prétendre, même au mépris des faits, être des découvreurs de terres encore inexplorées et des briseurs de tabous. Mais, si nous continuons à ne pas prendre garde aux complexités de la mémoire, nous courons le risque immense de convaincre un grand nombre de personnes qu’une irrépressible épidémie d’amnésie s’est mystérieusement abattue sur les populations antillaises ! Pourquoi une telle dévalorisation de soi, d’autant plus déplacée qu’elle est le fait de ceux-là même qui se font les champions des fiertés antillaises ?

Revenons au film lui-même.

Outre le principal mérite que j’ai évoqué, « L’avenir est ailleurs » qui obscurcissent parfois encore l’analyse du phénomène migratoire antillais, tout en ne dissimulant pas le jugement sévère que l’on doit porter sur l’action du BUMIDOM. Ainsi il permet de prendre la mesure de ce qu’a été, à partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960, la nécessité de l’émigration, aussi malheureuse qu’elle ait pu être en définitive. Et ce en rappelant ce qu’étaient alors les conditions de vie et, en particulier, la situation de l’emploi aux Antilles, à travers les déclarations de personnalités comme Pierre Aliker ou Henri Bangou ou encore par ces propos d’un ancien travailleur guadeloupéen de la canne assurant que pour ceux qui sont partis vers l’Hexagone : “ ça [l’émigration] a changé leur vie parce qu’ils avaient là-bas un boulot, ici ils n’avaient rien ”. Il fait de même connaître que tout n’a pas été négatif dans l’expérience migratoire, comme l’indique un ancien émigré à qui il donne la parole pour souligner que “ la migration a été l’occasion d’un renforcement de la solidarité antillaise ”.

Cependant, il est dommage que cette absence heureuse d’a priori intellectuels qui seraient trop marqués débouche en définitive sur un manque de choix stylistiques, sur une démarche cinématographique molle.

Le réalisateur du film a opté pour un patchwork, en définitive bien fade, qui saupoudre sur le spectateur une multiplicité de procédés filmiques, sans qu’aucun ne soit véritablement poussé jusqu’au bout de sa logique. Des saynètes jouées par des comédiens, qui ont pour objectif de reconstituer des moments de vie de ceux qui sont partis mais qui sont réalisées de manière trop superficielle pour pouvoir réellement informer ou même émouvoir. Des témoignages, hachés menu, venant pour une trop large part de personnalités dont, pour nombre d’entre elles, le choix ne s’imposait pas – quelle que soit la qualité de leurs interventions – dans la mesure où elles n’ont jamais été, à notre connaissance, des acteurs de la migration au sens strict (Pierre Aliker, Henry Bangou, Aimé Césaire, Livie Pierre-Charles, …) et, au contraire, une portion trop congrue faite à Pierre Lacroix, aumônier pendant des décennies des Antillais de la région parisienne, homme au verbe remarquable qui fut longtemps l’âme de la « communauté » antillaise de l’Hexagone.

L’intention, en soi louable, de faire connaître et reconnaître l’importance des migrations antillaises vers l’Hexagone appelait, selon moi, un tout autre traitement. Le cinéma, même documentaire, n’est pas l’outil le plus approprié pour la transmission de l’information sociologique (qui – redisons le encore une fois – existe bel et bien dans le cas qui ici nous intéresse), car, du fait des contraintes de temps qui pèsent sur un film, les paroles expertes qu’il peut véhiculer sont toujours trop « courtes » pour pouvoir donner leur juste mesure.

L’écrit est là pour ça. En revanche le cinéma nous est un instrument des plus précieux et tout à fait irremplaçable pour restituer, encore mieux pour faire vivre, la mémoire des hommes. Il dispose pour ce faire d’un genre précieux : celui des récits de vie. Mais, comme le manifeste de manière exemplaires le film de Yamina Benguigui Mémoires d’immigrés, ce genre suppose, à l’inverse de ce que fait L’avenir est ailleurs, le choix d’un petit nombre de personnages – le plus charismatiques possible – dont le parcours, les sentiments et les idées sont fouillés longuement. C’est pourquoi – en dépit de la satisfaction que j’éprouve de voir l’histoire des migrations antillaises portée pour la première fois à l’écran – j’attends encore un film qui incarnerait pleinement la mémoire de celles-ci.

Michel Giraud