Football : Claude Askolovitch condamne les propos de Raphaël Confiant

Voici la tribune du journaliste Claude Askolovitch mis en ligne après la réaction de l’écrivain Raphaël Confiant à l’article de Serge Bilé intitulé « Vu de Martinique, Fierté noire« 

Zidane sauvé, Raphaël Confiant nettoyeur ethnique

Zidane d’abord
Pour conclure, sur l’homme de France que nous aimons le plus. Zidane était homme et enfant hier à la fois, et son sourire était espiègle et contrit, et tellement beau en plus, et on a décidé de l’aimer, aujourd’hui et pour toujours, alors, il était parfait, expliquant qu’il ne regrettait pas d’avoir puni le méchant provocateur, tout en sachant que son geste était impardonnable. Ne fuyant rien, mais assumant tout, quelque chose de Camus -entre le football et ma mère, je choisirai ma mère- ramenant les passions à une simple dignité -et évitant de mettre le curseur sur le terrain terrible de l’ethnique. C’était de la belle parole d’un homme pas si mutique que ça, finalement, extrêmement maîtrisé, et je renonce à m’inquiéter pour la suite, la vie lui sera bonne. Il le mérite. Bon vent Zizou, et à bientôt!

Ne parlons plus de Zidane, mais pour clore ce blog, voici une plongée dans la petite saloperie humaine, toujours présente. Dans le racisme et la xénophobie, qui s’expriment là où on ne les attend pas. Ce n’est pas du football, mais cela en vient, et nous, à l’Obs, sommes dans le coup. C’est l’histoire d’une bouffée de haine crachée par un grand écrivain, Raphaël Confiant, phare de la littérature antillaise, à l’encontre d’un journaliste, Serge Bilé, à qui Confiant ne pardonne pas d’être né en Afrique!

Prologue. Quand nous réfléchissons entre nous à la couverture de la finale du Mondial (moi en Allemagne, les collègues à Paris) nous décidons de demander à Serge Bilé un reportage sur la Martinique à l’heure du Mondial. Pourquoi la Martinique? Parce que l’équipe de France est très antillaise, parce qu’elle s’est forgée une âme en jouant en Martinique, l’hiver dernier, parce que la tension entre toutes les identités des Antilles sont un sujet qui nous tient à cœur. Pourquoi serge Bilé? Parce que nous aimons ce journaliste, qui cherche et se cherche et travaille. Il a raconté sa jeune vie dans un joli livre, “SUR LE DOS DES HIPPOPOTAMES” (Calmann-Lévy), ou le parcours d’un enfant de Côte d’Ivoire devenu présentateur vedette du journal télévisé en Martinique, après avoir aimé la France, la province poitevine, et les descendants de Marrons de la Guyane. Bilé cherche les histoires inconnues, explore ses identités, apprend à vivre en avançant, aime Césaire et l’Afrique et son île de Martinique où il a rencontré son épouse… Et, s’il peut avoir tort, parfois, seuls les méchants ne l’aiment pas.

Bref, c’est mon idée. Serge écrit donc un reportage sur la Martinique regardant le match de Berlin, chantant « allez les bleus » tout en s’interrogeant sur sa francité problématique (s’il n’y avait pas d’Antillais dans cette équipe, je ne la soutiendrais pas, dit un de ses interlocuteurs). Un bon papier -trop long, Serge, donc coupé sans être trahi!- et publié…

Et c’est alors que le sieur Confiant, pape des lettres créoles, gardien vigilant de l’identité antillaise, militant indépendantiste, se met à cracher son venin. Pas contre l’Obs, qui serait coupable de célébrer l’adhésion de l’île à la mère-patrie… Non, Confiant ne s’en prend qu’au journaliste, parce qu’il est noir, parce qu’il est africain, et qu’il ose être libre. Sa bile ne s’épanche contre le seul Bilé, parce que ses origines devraient l’interdire de parole. De la pure xénophobie, du racisme émouvant, qui renvoie à ces indépendantistes corses qui veulent nettoyer leur île des ethniquement douteux.

Extraits de Confiant. Longs. il faut savoir de quoi on parle.

Un certain journaliste, franco-africain résidant la Martinique, vient de dépasser les bornes de l’obligation de réserve inhérente à toute personne vivant dans un pays qui n’est pas le sien. Trop, c’est trop !
Dans un articulet du dernier numéro d’un hebdomadaire français (en date du 13-19 juillet), ce monsieur donne une image totalement partiale et déformée de l’impact de la performance de l’équipe de France de football sur le peuple martiniquais. En effet, non content que ne donner la parole qu’à des fanatiques du drapeau bleu-blanc-rouge, non content de déverser un discours franco-négriste dégoulinant de mauvaise foi et d’hypocrisie, il s’autorise même à tourner en dérision la ville de Rivière-Pilote au motif que ce fief indépendantiste aurait ressorti le drapeau français à l’occasion de la finale. (…) Monsieur, le seul fait d’avoir la peau noire ne vous donne pas automatiquement le droit de parler ou d’écrire au nom du peuple martiniquais. Elle ne vous donne pas le droit de diffuser à longueur de journal télévisé votre idéologie assimilationniste et profrançaise. Tout étranger qui s’installe dans notre pays et est prêt à se battre pour notre cause, notre seule et unique cause, à savoir l’accession à la souveraineté nationale, est le bienvenu. Qu’il soit Africain comme vous, Ouzbek ou Eskimo. Mais tout étranger qui se mue en agent de la francisation et du colonialisme français, c’est-à-dire en destructeur de notre langue et de notre culture martiniquaises, en clair de notre identité, ne devra pas s’étonner d’être traité en adversaire par ceux qui se battent pour que la Martinique devienne enfin libre, cela en accord avec les règlements du Comité de Décolonisation de l’ONU.
Si vous voulez jouez au nègre à Blanc, au Nègre français ou au Français noir, c’est votre problème, mais allez le faire en Afrique !
Ici, nous sommes des Martiniquais, des Antillais, des Caribéens, des Créoles et rien d’autre !”

Voilà. Pour Confiant, Bilé, africain, n’est qu’un étranger en Martinique, et moins encore, un étranger soumis à l’obligation de réserve, qui devrait s’incliner devant la censure préalable des tenants de la pureté antillaise, de la pureté créole? Bilé, noir, s’il ne plie pas le genou devant l’épurateur Confiant, n’est qu’un “nègre à blanc”. Peut-on écrire de beaux livres, et avoir la trempe d’un fasciste?

Ce n’est pas la première fois que Serge est ainsi interpellé. Certains voudraient que RFO débarque cet africain au nom d’une préférence antillaise assez incongrue. Et on avait reproché à Bilé -lui qui a raconté une histoire inconnue dans “Noirs dans les camps nazis”, ou démonté les préjugés racistes dans “La légende du sexe surdimensionné des noirs”- de trahir sa race en condamnant les délires antijuifs de Dieudonné, au moment où toute une partie des élites martiniquaises faisaient un triomphe au bouffon… Rien n’est innocent, rien n’arrive par hasard.

Que Serge sache qu’il a des amis, ici, et en Martinique. Il sait que la force de Lilian Thuram est avec lui! (…) CA

Claude Askolovitch,  journaliste au Nouvel Observateur, était l’envoyé spécial du journal en Allemagne pendant la Coupe du monde de football.

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/culture/20060713.OBS5098/le-blog-de-claude-askolovitch.html