Coupe du monde de football 2006 : La Martinique soutient la France malgré le coup de boule de Zidane

La finale de la coupe du monde de football entre la France et l’Italie le 9 juillet 2006 à l’Olympiastadion de Berlin (Allemagne) devant 75 550 spectateurs à battu des records d’audience aux Antilles. Serge Bilé, écrivain et journaliste à RFO Martinique, nous livre son sentiment sur le formidable enthousiasme suscité par l’épopée de l’équipe de France.

Vu de Martinique, Fierté noire

Par Serge BILE

Au coup de sifflet final, le chapiteau, installé sur la place de la savane de Fort-de-France, s’est vidé brusquement. Par petits groupes, les supporters se sont éloignés, un peu tristes, pour commenter, une dernière fois, le match, avant de se volatiliser. Hébété, lunettes sur le front, une bière à la main, un homme continue de fixer l’écran géant : « C’était formidable. J’ai eu des sueurs froides. La France a bien joué mais la chance ne nous a pas souri. J’aurais tellement aimé serrer cette coupe à la place des Italiens. Mais voilà, c’est le foot. Il faut un gagnant et un perdant ».

La journée avait, pourtant, bien commencé. Un beau soleil au réveil, et une exubérance patriotique plutôt rare, dans une île, où beaucoup se définissent d’abord comme Martiniquais, avant de se revendiquer Français. Il y eut d’abord ce défilé de drapeaux tricolores sur le toit des autos, toute la matinée, sur les routes. Puis, au moment des hymnes, sous ce chapiteau surchauffé, la Marseillaise reprise, debout, par une partie du public. « C’est spontané », sourit Yvon Barnebougle. « D’habitude, je ne la chante pas. Mais là, c’est un temps fort pour les joueurs. J’essaie de les joindre par l’esprit pour leur donner de la force. »

Le speaker s’empare alors du micro et lance un vibrant « vivent les Bleus », avant de railler un petit groupe de Martiniquais, assis devant lui, avec un drapeau italien. L’un d’eux, Marc Crampon, tente de se justifier : « En France, on ne considère les Antillais que dans le sport. Le reste, c’est zéro. C’est pour ça que je suis pour l’Italie. D’ailleurs, c’est un Italien, Christophe Colomb, qui a découvert la Martinique ! » Ses explications font bondir un retraité de 70 ans, Roland Draulles : « Ces gens n’ont vraiment rien compris. On ne peut pas être son propre ennemi. Même dans la guerre, si la France perd, on perd nous aussi. »

Cette passe d’armes illustre l’état d’esprit qui a animé la Martinique tout au long de ce Mondial. L’île a été, cette fois encore, coupée en deux, entre ceux qui plébiscitaient l’équipe de France, et ceux qui votaient pour le… Brésil. « Les Martiniquais aiment le beau jeu, explique le journaliste Jean-François Baltide. Ils se sont identifiés au Brésil des années 70, avec Pelé et Garrincha, à l’époque où l’équipe de France était inexistante. Et, ils ont continué sur leur lancée. C’est aussi une façon, pour certains, même s’ils adorent l’équipe de France, de marquer leur défiance vis à vis de Paris, parce qu’ils ne s’estiment pas reconnus. Enfin, il y a ceux qui font ça par idéologie pour dire qu’ils sont antillais et caribéens, mais pas français. »

Après la victoire des Bleus sur la bande à Ronaldo, une partie de ces supporters « brésiliens » a naturellement reporté ses voix sur l’équipe de France, où évoluent, tout de même, neuf joueurs antillo-guyanais. « J’étais brésilien, reconnaît Yvon Barnebougle. Ce sont les Bleus qui m’ont éliminé. Et comme, il me fallait trouver une autre équipe, j’ai basculé sur la France ». Un peu plus loin, Jocelyn Nasol, lui, ne s’en cache pas : « Le jour où l’équipe de France n’aura plus d’Antillais, j’arrêterai de la supporter. C’est la seule équipe de ce modèle en Europe avec cette mixité, alors que les Italiens, eux, sont très racistes. On le voit sur leurs stades. » Même son de cloche chez Jean-Louis Franciscot, qui habite le quartier populaire de Texaco : « Je suis fier de voir que ce sont les nègres, qu’elle critique, qui aident la France à prendre cette coupe. »

Le racisme, on en a beaucoup parlé, ici, surtout lors de la victoire contre l’Espagne, en regrettant que Thierry Henry n’ait pas marqué, ce jour là, et infligé une « claque » supplémentaire à l’entraîneur Luis Aragones, qui l’avait insulté. « Si les Bleus n’avaient pas été aussi loin, on aurait encore dit que c’est l’équipe des Noirs qui a perdu », ajoute Anicet Soquet, un autonomiste convaincu, employé à la mairie de Fort-de-France. « C’est bien de se rassembler comme ça. Mais il faut faire attention, car le patriotisme national peut finir par étouffer l’identité martiniquaise. Certains messages seront alors plus difficile à faire passer. »

Sa mise en garde ne sera pas entendue, pas plus à Fort-de-France, que dans le fief indépendantiste de Rivière Pilote. Cette commune du sud de l’île s’était singularisée en refusant, en 1983, que son club de foot participe aux éliminatoires de la Coupe de France, qu’il boudera jusqu’en 2002. Mais voilà, au matin de cette finale de coupe du monde, certains habitants n’ont pas pu résister. Ils ont ressorti les drapeaux tricolores et raviver, du même coup, les divisions locales.

Le patron d’un snack-bar, Daniel Nilor, « brésilien » lui aussi, avait, ainsi, pronostiqué une victoire des Bleus, mais sans lui : « La France va gagner, mais je ne suis pas pour la France ». Une attitude que condamne Sylvie Céryon : « Je suis avec la France parce que je suis française et fière de l’être. Je ne comprends pas les gens qui supportent d’autres équipes, alors qu’ils sont français ». Supporter également des Bleus, Max Biron, lui, « remercie Raymond Domenech d’avoir eu le courage de composer une équipe de France avec autant de blacks, et d’être venu, avec ses joueurs, en Martinique, en novembre dernier. »

La veille de la finale, le quotidien France-Antilles avait illustré, avec humour, ce cas d’école martiniquais. Le dessin montrait trois supporters assis dans une salle, flanquée d’une banderole sur laquelle était écrit : « colonialisme dehors ! ». Face à eux, un indépendantiste, ou supposé tel, leur tenait ce discours : « … Donc, nous sommes bien d’accord, si l’équipe de France marque, nous ne devons en aucun cas, afficher, d’une façon ou d’une autre, la joie incommensurable qui peut nous envahir, et moins encore si elle bat l’équipe italienne à la fin du match… Compris ? ». « Et si elle perd ? », lui rétorqua l’un des supporters. Embarras de l’autre, qui n’y avait pas songé : « Ecartons ce cas de figure ! »

Sous le chapiteau de la place de la savane, on avait, un peu, aussi, dimanche dernier, écarté ce cas de figure, au point d’applaudir, à tout rompre, comme pour se rassurer, chaque action de Zinédine Zidane et surtout de Thierry Henry, le chouchou des Antillais, qui estiment que les médias parlent trop du premier et pas assez du second qui a pourtant qualifié les Bleus.

C’est la pluie qui ramènera, finalement, tout le monde à la raison. Elle est tombée, brusquement, sur Fort-de-France. C’était juste avant le coup de sang du meneur de jeu des Bleus, et son expulsion commentée, dans un brouhaha général, à plusieurs voix : « Il a été sûrement insulté. Mais il aurait dû se contrôler. Quand on pense aux injures racistes que les joueurs antillais et africains entendent à longueur d’année sur les terrains. C’est là, qu’on voit qu’il faut avoir un sacré mental pour ne pas réagir. ».

La suite, on la connaît. Le penalty raté de David Trézéguet. La défaite des Bleus. Les larmes de Lilian Thuram. Et, la tristesse, affichée ou cachée, des Martiniquais, aux quatre coins de l’île. Une amertume qu’il faudra, pourtant, vite dissiper, pour préparer la Gold Cup, dont les éliminatoires démarrent en septembre prochain. C’est un tournoi, qui réunit les meilleures équipes de la Concacaf.

La sélection de Martinique, composée uniquement de joueurs locaux, y jouit d’un statut particulier, depuis le sacre de l’équipe de France en 1998 à Paris. « Il y a un respect énorme pour les Bleus dans la Caraïbe, et nous en bénéficions naturellement, explique Alain Rapon, le président de la ligue de football. Les pays, qui nous affrontent, ont l’impression de jouer contre une partie de l’équipe de France. Du coup, on nous prend au sérieux. »

A la Gold Cup 2002, à Miami, où étaient alignées quelques unes des grandes nations qui viennent de disputer le Mondial allemand (Etats-Unis, Corée du sud, Mexique, Trinidad), la Martinique avait atteint les quarts de finale. Elle rêve de faire encore mieux en 2007, et de remporter – pourquoi pas – la finale. Pour « venger » les Bleus.

Serge Bilé

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