De Dieudonné antisémite à l’assistanat des Antillais : Jacky Dahomay répond à Alain Finkielkraut

Lettre ouverte à Alain Finkielkraut

par Jacky DAHOMAY

 

Monsieur,

Le dimanche 6 mars dernier [2005], dans le cadre d’une émission de la Radio Communauté Juive, à 13h30, vous avez tenu des propos qui circulent sur internet et qui ont profondément choqué les Antillais qui en ont eu connaissance.

Loin de moi l’idée d’invalider l’ensemble de votre intervention ni de ne pas reconnaître la pertinence de certaines de vos affirmations. Contrairement à beaucoup d’Antillo-Guyanais, ici ou en métropole, je reste persuadé que le phénomène Dieudonné (je dis phénomène car cet artiste ne fait que manifester une dérive grave de la quête de reconnaissance identitaire qui caractérise certains citoyens français descendants d’esclaves) mérite absolument d’être condamné. Pourquoi ?

Parce que la décision nazie de rayer de la carte de l’humanité une communauté humaine, celle des Juifs, me semble un crime absolu, accompli dans l’histoire récente avec toutes les atrocités que l’on sait. Un crime contre l’humanité n’est pas un simple crime inhumain. Des criminels sadiques peuvent accomplir des crimes inhumains sans que ceux-ci soient des crimes contre l’humanité. Ranger tout crime inhumain dans la notion de crime contre l’humanité risque d’affaiblir l’idée forte de cette dernière. C’est donc un devoir d’humanité de toujours maintenir la mémoire de la Shoah. Un impératif catégorique qui concerne tous les hommes car l’humanité est une exigence de notre raison morale universelle sans laquelle les hommes ne peuvent véritablement être des hommes. Quiconque, par ses dires ou par ses actes, subit ou affaiblit ce devoir de mémoire, mérite d’être condamné. En ce sens, les affirmation réitérées d’un Dieudonné, aggravées dans un contexte de montée de l’antisémitisme en France, ne sont ni neutres ni maladroites. Cet artiste Noir est soumis au principe de responsabilité qui doit tous nous gouverner en ce domaine. En tant qu’Antillais noir, je le dis ici avec force. Je l’ai déclaré d’ailleurs la semaine dernière sur les ondes de Radio Caraïbes International (RCI) la semaine dernière et cela m’a valu l’hostilité d’un certain nombre de mes compatriotes.

Je suis même prêt à accorder une certaine pertinence à ces propos par vous tenus: «l’authenticité a dévoré toutes les formes de la morale». En effet, la quête identitaire, si elle s’enferme dans la voie de l’authenticité à tout prix, peut renier la dimension transcendantale de l’action humaine, en particulier celle des Droits de l’homme qui sont aussi une exigence d’humanité. C’est dire que pour moi, républicain, les identités culturelles diverses qui peuvent composer une nation, même si elles doivent être reconnues, ne peuvent altérer dans leur exigence de reconnaissance l’identité plus large, plus universalisante, que constitue une identité politique commune fondée sur le droit en vigueur, les principes de la constitution et les Droits de l’homme. Il est peut être exagéré d’avancer comme vous le faites que «l’authenticité est destructrice de la loi». Car vous ne prenez pas en compte le fait, Hegel l’a montré, que le désir de reconnaissance (qui peut prendre la forme d’une exigence d’authenticité) n’est pas qu’affirmation de soi mais une demande de justice adressée à l’autre.

A la limite, je suis même prêt à vous accorder l’inversion que vous faites de la célèbre formule freudienne «là où était le çà, le je doit advenir». Vous voyez dans certaines dérives identitaires l’illustration de la formule contraire: «là où était le je, le çà doit advenir». Nous vivons actuellement en Guadeloupe un déferlement d’idées et de pratiques xénophobes. La presse nationale n’en parle pas. Or, des pogroms antihaïtiens s’organisent déjà. Nous sommes certains citoyens à être la cible d’une certaine radio locales fascisante qui ne cesse quotidiennement de nous diffamer de façon grave sans que le CSA s’en émeuve. J’y vois là, et votre formule est intéressante, la montée de l’instinct de mort donc du çà dans une opinion guadeloupéenne déboussolée, inquiète de son avenir, travaillée par la haine de soi qui se mue en haine de l’autre. Le délitement des identités politiques traditionnelles sous le poids de la mondialisation capitaliste peut expliquer en partie ces replis identitaires qui peuvent être mortifères.

Cela dit, Monsieur Finkielkraut, comment pouvez-vous tenir dans le même temps des propos aussi inqualifiables? Vous dîtes en effet, en parlant de nous, Antillais, et je vous cite: «les victimes antillaises de l’esclavage qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole. Mais passons». Je constate d’abord que vous mettez tous les Antillais dans le même sac parce que Dieudonné a fait salle comble en Martinique. En procédant ainsi selon la logique du «tous pareils» vous ne vous demandez même pas s’il n’y a pas des Martiniquais et des Guadeloupéens qui condamnent Dieudonné. C’est ce qu’un Sartre aurait nommé l’objectivation de l’autre, sa chosification qui caractérise aussi l’antisémitisme. Il est très maladroit de votre part d’affirmer que «Dieudonné a métastasé». En comparant le phénomène Dieudonné à une sorte de virus, à un cancer, il y a un risque, dans le contexte actuel, que vos propos soient perçus comme une forme d’animalisation de l’autre ce qui, je reste persuadé, n’est pas votre intention. Il y a hélas un poids des mots et les nazis comparaient les Juifs à un virus, à une sorte de vermine. Tout cela risque de faire le jeu de Dieudonné.

Ensuite, vous déclarez que l’esclavage a déjà été condamné par la République et vous rappelez le fait qu’un François Mitterrand avait déposé une fleur sur la tombe de Schœlcher, lors de son intronisation. Tout cela est bien mais le «passons», lourd de sous-entendus, qui clôt votre affirmation en question donne a ceci un autre sens. On pourrait l’interpréter comme ceci: «on leur a accordé la liberté, la citoyenneté en abolissant l’esclavage. De plus, on les assiste encore aujourd’hui. Que veulent-ils encore? De quoi se plaignent-ils?». Ce n’est peut-être qu’une hypothèse mais auriez-vous traité ainsi les habitants de l’Ardèche en les qualifiant d’assistés? Nous traiter nous, tous les Antillais, d’assistés, est chose absolument méprisante.

Savez-vous, Monsieur, qu’il y a une écrasante majorité de gens qui travaillent dur aux Antilles pour subvenir aux besoins de leur famille et que si le chômage endémique sévit ici c’est à cause de l’héritage de l’économie coloniale? Certains ici parlent déjà de porter plainte contre vous devant les tribunaux. Avez-vous conscience que la loi qui doit condamner Dieudonné ne peut être républicaine qui si dans sa rigueur et son équité, elle s’applique aussi à vous? En ne considérant pas les Départements d’Outre-Mer comme des départements à part entière (car vous n’auriez, ai-je dit, jamais qualifié ainsi des ressortissants de départements métropolitains) vous contredisez toute logique d’intégration et maintenez sur nous un regard issu de pratiques coloniales. Vos propos jettent donc l’huile sur le feu et on aurait pu attendre d’un intellectuel comme vous plus de sagesse.

De surcroît, au plan plus strictement théorique, vous laissez entendre que l’identité républicaine, dans ses principes universalistes, devaient suffire à produire une identité apaisée, capable de laisser chacun affirmer son identité culturelle ou religieuse dans l’espace privé. Vous perpétuez un discours républicain ringard qui se contente de dire que la république est juste et que ce sont les hommes qui ont mal appliqué ses principes libérateurs, type de discours qui occulte précisément des injustices non reconnues dans l’espace public et qui s’expriment aujourd’hui, même maladroitement. Vous parlez de Schœlcher et de la république généreuse. Soit. Mais vous ne dîtes rien des difficultés de la Première république à abolir l’esclavage. Vous faîtes comme si l’abolition de 1794 n’est due qu’à la générosité des républicains de l’époque. Vous masquez ainsi une part importante de l’histoire des Antilles à savoir que ce sont les révoltes d’esclaves qui ont précipité la décision des républicains hésitants sur cette question.

Vous oubliez étrangement que la 1ère abolition de l’esclavage a eu lieu à Saint-Domingue en 1793 donc avant le décret de la Convention du 4 février 1794. Le Gouverneur Sonthonax, en effet, a dû abolir précipitamment l’esclavage sans attendre le décret de la Convention sous la pression de la révolte des Noirs conduite par Toussaint Louverture. En laissant entendre que l’abolition a été octroyée uniquement grâce à une France républicaine et généreuse et en désignant les Antillais comme assistés, vous sous-estimez la lutte que nos ancêtres ont mené contre l’esclavage. Cela ne pourrait-il pas être interprété comme un déni d’humanité ?

Bref, vous ne vous demandez pas pourquoi la république en France a du mal avec la diversité culturelle. Pour moi, être républicain aujourd’hui c’est refonder la république en opérant sa critique au sens kantien du terme. Les analyses que nous avons développé au HCI sont les suivantes: les premiers révolutionnaires ont développé une identité politique généreuse, universalisante, mais abstraite. Il ne s’agit pour nous ni de tomber dans une conception romantique de la nation, ni d’adhérer à un quelconque communautarisme ni même à une politique des quotas. Il nous faut tout simplement comprendre, comprendre pour libérer. Tout se passe comme s’il manquait de la chair à cette identité républicaine, toute généreuse qu’elle fût. Les républicains abolitionnistes de 1848 ont commencé par exiger des Antillais qu’ils oublient l’histoire et ont tout fait pour que la république elle-même occulte ce passé. Dans le même temps, la république commençait une nouvelle aventure coloniale en Afrique et en Asie. C’est alors qu’on vit au cours du XIXème siècle et jusqu’au milieu du XXème siècle se construire une identité nationale française et même occidentale qui, s’appuyant sur le mythe du progrès et sur la science, produisait dans le même temps une image dévalorisée du Noir, de l’Arabe, de l’Asiatique, c’est-à-dire des indigènes de l’empire.

Si on ne trouve nulle trace de racisme chez Schœlcher, il n’en est pas de même chez Renan ni chez un Jules Ferry. Si nous reconnaissons la valeur de certains principes définis par ce dernier, il y a des textes de Jules Ferry où il parle de l’infériorité des Noirs et de la supériorité des Blancs. C’était un républicain pourtant! Tout cela a culminé lors de l’Exposition coloniale de 1931 où se rendaient en masse les citoyens français découvrant la puissance de leur empire. Des Négresses comme d’autres indigènes étaient honteusement exposés comme des animaux dans un cirque. Les manuels scolaires sous Jules Ferry et même bien après ne cessaient de faire l’éloge des expéditions coloniales avec une iconographie donnant à voir une image dévalorisée du Noir et de l’Arabe. La même chose s’est produite dans le cinéma (pensez au film à Tintin au Congo) et dans la publicité avec le célèbre «ya bon banania» dénoncé par Fanon. Pour avoir fréquenté l’école française, même si elle fut pour nous Antillais libératrice par le savoir, notre imaginaire a été lourdement affecté par cette image dévalorisante du Noir. C’est encore notre souffrance aujourd’hui même si je pense qu’elle puisse être transcendée par une autre politique républicaine.

Enfin, cette logique de production d’un nous en dévalorisant l’autre, l’indigène, qui travaille encore l’identité de bien des nations européennes, est ce qui explique aussi la montée de l’antisémitisme en Europe. S’il est vrai que les Européens n’ont pas été les seuls à pratiquer l’esclavage, que les Arabes et les Africains connaissaient aussi cette pratique, ce qu’il faut penser c’est la spécificité de l’esclavage que les Européens instituent en Amérique à l’aube de la modernité. Il faut distinguer des sociétés à esclaves des sociétés esclavagistes.

On ne peut pas dire que les Grecs, les Italiens, les Arabes, les Africains soient marqués de la même manière par le passé esclavagiste que les Noirs américains et que les Antillais. Les habitations esclavagistes d’Amérique, dans leur mode de rationalisation et de légitimation de l’instrumentalisation de la personne humaine, ont peut-être été la matrice permettant aux nazis de penser les camps de concentration. Il est clair qu’il n’y avait pas chez les Européens esclavagistes la volonté de faire disparaître la race noire en tant que telle. Il n’empêche qu’il faut penser l’esclavage comme crime contre l’humanité même si ce n’est pas un crime contre l’humanité de même nature que la Shoah. Les crimes contre l’humanité, hélas! ne sont pas finis et peuvent prendre des formes inédites.

Il est déplorable d’assister de nos jours à une concurrence des victimes comme s’il s’agissait de trouver la victime idéale. Pourquoi ne pas mettre l’accent sur la solidarité des victimes? De plus, il faut décharger les Juifs et les Noirs du passé qui affecte leurs communautés respectives en faisant de la mémoire et de la reconnaissance l’affaire de tous c’est-à-dire celle de la république et au-delà, celle de l’humanité entière. Habermas dit que le républicanisme français a été un nationalisme; prenez garde Monsieur Finkielkraut que votre républicanisme ne vire en communautarisme.

Vous venez de braquer la communauté antillaise contre vous. Que ces propos soient tenus dans une Radio juive risque d’encourager à tort ceux qui chez les Antillais tiennent des discours anti-juifs. Il est dommage aussi que toute critique de la politique d’Israël soit interprétée par certains Juifs comme de l’antisémitisme. Comme si la politique d’Israël relevait du sacré. C’est une forme de délitement du politique et on sait où cela peut conduire quant aux logiques d’exclusion ou de barbarie. Aucune communauté humaine, quelle qu’elle soit, juive, antillaise, noire ou musulmane, n’est à l’abri de telles dérives. Ce mal, disait Hannah Arendt est «banal» car il est inscrit au cœur même de la liberté humaine.

En résumé, Monsieur Finkielkraut, vous nous cassez les bras, nous citoyens des Antilles qui luttons contre les dérives de notre propre communauté. Par ailleurs, vous rendez difficile la tâche de ceux qui au Haut Conseil de l’Intégration présidée courageusement par Blandine Kriegel, réfléchissent sur une nouvelle politique d’intégration. Je vous invite à prendre connaissance de ces rapports que nous avons remis au Gouvernement et surtout de celui que nous devons rendre jeudi 17 mars au Premier Ministre sur la diversité culturelle dans la république en particulier dans les médias.

Pour nous, il faut distinguer assimilation et intégration. Assimiler, c’est demander à l’autre de renoncer à sa propre culture. L’intégration républicaine ne doit pas exiger de l’autre le renoncement à sa propre culture comme cela a été fait dans le passé. Elle ne doit viser que l’intégration politique c’est-à-dire la reconnaissance d’une culture politique commune à tous les citoyens français quelle que soit leur origine. Seule l’affirmation de cette identité politique commune, qui reconnaît pourtant publiquement la diversité culturelle, peut avoir valeur transcendantale et servir comme d’équivalent général permettant aux différentes cultures qui composent la France de s’interpénétrer, de circuler positivement, et d’enrichir la nation. Cessons comme dit l’écrivain martiniquais Edouard Glissant de penser à une identité racine. Pensons comme lui l’identité comme ouverture à la diversité culturelle du monde.

En réalité, ce qui vous aura manqué cher Monsieur, c’est une certaine générosité vis à vis de la souffrance de l’autre même si nous devons tous condamner certaines formes d’expression de cette souffrance. Pourquoi intellectuels noirs, juifs et arabes ne pourraient-ils pas unir leurs voix pour faire taire cette guerre ouverte entre nos communautés ?

Jacky Dahomay
Professeur de philosophie au Lycée de Baimbridge (Guadeloupe)
Membre du Haut Conseil à l’Intégration