Guadeloupe : Duel au soleil, Django Lurel contre Zorro Michaux-Chevry

Cet article de Marianne PAYOT et d’Hervé PEDURAND est tiré du journal l’EXPRESS.

«On n’a jamais réussi à décapiter la mulâtresse Solitude», songe tout haut Lucette Michaux-Chevry, faisant là référence à la légendaire résistante aux troupes napoléoniennes. Le Napoléon qu’elle désigne aujourd’hui, c’est, bien sûr, le député socialiste Victorin Lurel. Est-ce un mirage? L’espace d’un instant, la présidente de la région semble lasse. Lasse de devoir mener ce nouveau (et ultime?) combat. De devoir se rabaisser à ferrailler, elle, la dame d’acier (75 ans), qui règne sur le conseil régional depuis douze ans, avec un jeune intrigant de 52 ans, tout juste maire, à peine député. La présidente d’Objectif Guadeloupe se reprend vite. «L’affrontement ne m’a jamais fait peur, dit-elle, tout sourire. Et puis, vous savez, je vais gagner!»

Cela fait trois mois qu’elle sait que le combat va être rude. Depuis le 7 décembre au soir, lorsque les résultats de la consultation populaire sont tombés, implacables. 72,98% pour le non, 27,02% pour le oui! Un revers pour la quasi-totalité de la classe politique, et tout particulièrement pour elle, Lucette Michaux-Chevry, dont l’engagement pour la fameuse collectivité unique, fusion du département et de la région, n’a jamais faibli, même lorsqu’elle a vu le vent tourner, la peur du changement prendre le dessus et nombre de politiques devenir soudainement discrets. Lucette, elle, a tenu bon. Et a vacillé, tandis que Victorin Lurel, le chantre du non, galvanisé, prenait son envol, s’imposant bientôt comme le candidat légitime de la gauche. Autour d’eux, les troupes ont resserré les rangs. Oubliant, comme dans un grand moment d’absolution, les différends d’hier.

«Il faut sauver le soldat Michaux-Chevry»: tel semble avoir été le mot d’ordre au sein de l’UMP. Certes, Lucette n’est pas à terre. Epaulée par sa fille, accourue de la métropole pour jouer les Claude Chirac, elle étrenne les grandes lignes de sa campagne. Bien évidemment, elle parle de son bilan; d’un contrat de plan qu’il serait dangereux de voir renégocié par un nouvel exécutif; des technologies guadeloupéennes de pointe (énergies renouvelables, haut débit, etc.), reconnues dans le monde entier; de la gestion des fonds européens dans la zone Caraïbe, qui lui a été confiée, et de sa responsabilité morale: «Nous sommes à mi-parcours. Il m’appartient d’accomplir l’intégralité de nos engagements avec une équipe neuve.» Et de mettre l’accent sur son expérience, sur sa disponibilité. Et Lurel? «Il est dans l’opposition systématique, rétorque-t-elle. La violence n’est pas bonne conseillère. La violence, c’est une nature, ce n’est pas un programme. J’attends son programme. Pour l’instant, je ne connais que son fonds de commerce, celui du non.»

Et Lucette de se présenter, elle, comme une femme d’ouverture, une main tendue vers les nationalistes («Il faut dialoguer, écouter, travailler même avec les hommes dont on ne partage pas forcément les idées»), l’autre vers Eric Jalton, le député non inscrit des Abymes, récent transfuge de la fédération socialiste, qui sera finalement le n° 4 sur sa liste. «Je suis originaire de la gauche, bien sûr, explique le fils de Frédéric Jalton, cofondateur de la fédération socialiste guadeloupéenne. Mais, aujourd’hui, je ne suis ni à droite ni à gauche, je suis un homme de progrès, qui s’est affranchi de la pensée unique du parti.» Un ralliement qui, somme toute, renforce le camp Michaux-Chevry, mais qui ne compense guère les divisions de la droite.

Différends et rapprochements

Pendant longtemps, d’ailleurs, on a cru que Blaise Aldo, maire de Sainte-Anne, fervent départementaliste et, pour cela, apôtre du non, créerait sa propre liste. C’est en tout cas ce qu’espérait Philippe Chaulet, maire de Bouillante, un ex-lieutenant de Lucette devenu l’un de ses plus âpres opposants. Sans doute dépité, il est allé jusqu’à appeler à voter Lurel, celui-là même qui lui avait ravi son siège de député en 2002…

Aldo a bien été tenté mais, dit-il, il lui aurait alors fallu, en cas de victoire, délaisser son poste de maire. «Je me suis pris de passion pour cette ville, explique l’édile, élu en septembre 2002, je veux en faire l’une des plus belles de la Guadeloupe, un Saint-Tropez local.» Pas question pour autant de rester muet dans ce débat hautement politique. Quelques allers et retours à Paris, où ce fidèle gaulliste rencontre son vieil ami Jacques Chirac, et le voilà embarqué sur le navire Michaux-Chevry («Je n’ai subi aucune pression», tient-il à préciser).

Annoncée le vendredi 20 février, à moins de trois jours du dépôt des listes, sa place de n° 2 constitue un véritable coup de tonnerre dans le petit monde politico-médiatique de la Guadeloupe, ses différends avec la présidente étant de notoriété publique. Lucette Michaux-Chevry ne lui a en effet jamais pardonné sa démission de son poste de vice-président du conseil régional en 1994 pour cause de cumul et, encore moins, d’avoir contribué à la victoire du progressiste Jacques Gillot à la présidence du conseil général, en 1998. Un affrontement que leurs divergences de vue sur l’avenir institutionnel de l’île n’ont fait qu’accentuer. «J’ai vécu quelques moments difficiles, c’est vrai, avoue Blaise Aldo, notamment en ce 17 décembre 2000, lorsque je me suis retrouvé dans le temple du conseil régional, seul contre tous, à ne pas approuver la collectivité unique.»

Mais, comme il le dit avec un petit sourire, «le devoir et l’amour de mon pays m’ont conduit à me présenter au côté de Lucette Michaux-Chevry. Je ne peux pas risquer de voir la gauche gagner la région». Un aggiornamento que la présidente a dû, elle aussi, effectuer, non sans dépit. «Ce n’est pas plus facile pour elle, elle doit composer», concède Aldo. Cependant, en femme politique aguerrie, c’est avec une belle conviction que la dame de Basse-Terre annonçait à la presse son émotion: «On a beaucoup travaillé ensemble, la vie nous a séparés, cela n’a pas d’importance, nous savons nous retrouver quand c’est nécessaire.»

Reste que l’heure de la succession semble avoir sonné. Si Lucette en parle du bout des lèvres («Il conviendra de voir comment je mènerai la transmission»), Blaise Aldo, lui, ne cache pas ses ambitions. L’avenir lui appartient, un avenir marqué dorénavant par un duel inédit: Aldo contre Lurel… deux hommes de la même génération – ils ont la cinquantaine – et qui, curieusement, ont tous deux jeté le trouble dans leur camp respectif en prônant le non.

A gauche, dès le soir du 7 décembre, la messe était dite. C’est bien Victorin Lurel, minoritaire hier, qui allait conduire les troupes à la bataille. «Nous pensions que le oui passerait, reconnaît Dominique Larifla, président de Guadeloupe unie, Socialisme et réalités (GUSR), et nous ne nous étions donc pas préparés aux élections de mars. Nous n’avons pas voulu augmenter la division de la gauche en négociant âprement la tête de liste; l’électeur n’aurait pas compris ces discussions de chiffonniers.» On a vu soutien plus enthousiaste… Par «réalisme politique», les hommes de Dominique Larifla et de Jacques Gillot iront donc gonfler, après le Parti progressiste démocratique guadeloupéen (PPDG) de Moutoussamy, les forces de Lurel.

Les négociations, sans être virulentes («Nous ne faisons pas de résistance, mais nous ne nous couchons pas»), furent bien longues et se sont essentiellement terminées, outre les places octroyées au GUSR, par un partage des tâches: à Jacques Gillot la bataille des cantonales, au leader socialiste le combat des régionales; et à Dominique Larifla le rôle du sage, en quelque sorte. A 67 ans, le médecin de Pointe-à-Pitre, qui ne se représente pas aux cantonales, dit souhaiter passer le relais: «La Guadeloupe a trop souffert jusqu’ici de l’absence de transmission. J’ai envie de mettre le pied à l’étrier aux jeunes.» Un état d’esprit plutôt novateur sur l’archipel…

Moins fructueux furent les pourparlers avec les écologistes. «Avec le seigneur Lurel, on ne négocie pas! s’est exclamé leur dirigeant, Harry Durimel. Il s’est approprié la victoire du non du 7 décembre. Du haut de son trône, il te donne la 15e ou la 34e place et tu fermes ta gueule.» Ambiance… Du coup, Durimel a bouclé sa propre liste, baptisée «Lé Verts sé nou tout» (c’est nous tous). Autre dissident de la gauche, prévu celui-là, Daniel Marsin, l’ex-Guadeloupe unie, qui part aux élections sous la bannière de son tout jeune parti, le Renouveau socialiste. Difficile, pour lui, en effet, d’intégrer, dès le premier tour, une liste soutenue par tous ceux, du PPDG au GUSR, de Bangou à Larifla, qu’il accuse de trahison. Aussi le maire des Abymes a-t-il entrepris de faire cavalier seul, quitte, «la discipline républicaine» aidant, comme dit Larifla, à passer alliance avec Lurel dans la nuit du 21 au 22 mars. «On se comptera le soir du premier tour, déclare Daniel Marsin. On n’aurait pas compris qu’un parti comme le nôtre, qui veut rompre avec les – mauvaises – habitudes des notables, ne parte pas au combat sous sa propre bannière.» Et d’additionner ses voix: tant aux Abymes (la commune la plus peuplée de Guadeloupe), tant au Lamentin, à Pointe-à-Pitre, à Petit-Bourg, à Marie-Galante, etc. Un calcul qui le mènerait, selon lui, largement au-dessus des 10% des votants (soit à plus de 15 000 voix). Verdict le 21 mars…

Quant à Victorin Lurel, il espère, bien entendu, arriver en tête le soir du premier tour. Car, ici peut-être plus qu’ailleurs, il est psychologiquement important d’amorcer le second tour en pole position, les abstentionnistes du premier tour ayant tendance à voter pour le plus fort. Il y a même un proverbe créole taillé pour cela, rappelle Dominique Larifla: «I ja douvan, nouka bouré i» (ce qui signifie, en substance, «il est déjà devant, alors poussons-le»). Pour ce faire, le maire de Vieux-Habitants essaie de faire oublier à ses camarades sa position sur l’évolution institutionnelle: «Il y avait trois non: le non de l’extrême gauche, le non de la droite et… le non progressiste et éclairé, c’est-à-dire un oui à l’évolution mais à condition qu’il y ait un projet.»

Ressuscitant pour l’occasion les bons vieux clivages gauche-droite, il entend privilégier une seule cible, Lucette Michaux-Chevry, et dénoncer les méfaits de la politique «ultralibérale» du gouvernement. Selon lui, la présidente d’Objectif Guadeloupe aurait, depuis trois mois, engagé tous les fonds de la région, finançant ici les lycéens, là les jeunes agriculteurs, là encore les Marie-Galantais. On n’arrête plus Victorin Lurel. Depuis sa victoire surprise aux législatives de 2002, dans la 4e circonscription (celle de France où Jacques Chirac a été le mieux élu!), il ne cesse d’intervenir, avec éclat, sur tous les sujets, guadeloupéens ou métropolitains. Une attitude qui ravit Favrot Davrain, le premier secrétaire de la fédération socialiste, 9e sur la liste: «Son entrée à l’Assemblée nationale lui a donné une dimension inattendue. Les Guadeloupéens sont fiers de voir l’un des leurs tenir la dragée haute à ses confrères de Paris.»

C’est cette même omniprésence qui exaspère Ary Broussillon, n° 1 de la liste d’union Alternative citoyenne et leader du Mouvman gwadloupéyen: «Ce n’est pas un député guadeloupéen, c’est un député français», affirme-t-il. Mais le maire de Petit-Bourg lui reproche surtout son attitude lors de la consultation populaire: «Alors que Lurel était pour un changement de statut, il a fait prévaloir au dernier moment ses intérêts personnels. Et, au nom de l’intégrité républicaine, a fini par prêcher pour une République assimilationniste.» Bref, à l’instar des trois autres organisations d’Alternative citoyenne, le Parti communiste guadeloupéen (PCG), l’Union pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) et Guadeloupe Respect, Ary Broussillon rejette toute idée de fusion au second tour avec la liste de Lurel.

Ayant tourné la page de l’indépendantisme pur et dur («Nous préférons parler de souveraineté partagée et de prise de responsabilité»), le Mouvement guadeloupéen et ses compagnons de route ont donc choisi un «homme neuf», de 53 ans lui aussi, ouvert et maire… Franchiront-ils pour autant la barre des 10%? «Personne ne connaît les conséquences du non, note, sagement, Ary Broussillon. Si nous obtenons plus de 10%, nous nous maintiendrons. Entre 5 et 10%, il y a débat.» Il y a peu encore, les forces nationalistes penchaient plutôt du côté de Lucette Michaux-Chevry, qui a prouvé sa «guadeloupitude» et dont «le bilan n’est pas un désastre». Mais l’arrivée de Blaise Aldo, immuable départementaliste, sur la liste de cette dernière pourrait changer la donne…

Victorin Lurel arrivera-t-il à détrôner Lucette Michaux-Chevry? Les visites de François Hollande pour le PS et de Nicolas Sarkozy pour l’UMP auront-elles une incidence? Dans ce combat singulier, de nombreuses incertitudes demeurent: la gauche et la droite feront-elles in fine le plein de leurs voix? Les électeurs nationalistes favoriseront-ils l’un des deux camps ou s’abstiendront-ils? En tout état de cause, ces élections sonnent l’avènement d’une nouvelle génération. Demain, d’une manière ou d’une autre, ce sont bien les quinquagénaires qui seront au pouvoir. Sauront-ils ne pas décevoir les électeurs de l’une des régions les plus jeunes de France? Faire travailler harmonieusement leurs deux assemblées? S’attaquer aux handicaps de la Guadeloupe? Sé zyé ki lach *.

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