Antilles : Le référendum de toutes les illusions ?

Dans le cadre du débat statutaire qui agite les élites politiques et intellectuelles des DOM depuis la fameuse « Déclaration de Basse-Terre » initiée par les présidents de régions mono-départementales des Antilles-Guyane : Lucette Michaux-Chevry (Guadeloupe), Alfred Marie-Jeanne (Martinique) et Antoine Karam (Guyane), voici le texte, hélas non signé, paru dans le journal  « Lutte Ouvrière » (n°1844 du 5 décembre 2003).

REFERENDUM EN GUADELOUPE ET EN MARTINIQUE : L’ILLUSION DU CHANGEMENT

Le dimanche 7 décembre aura lieu en Martinique et en Guadeloupe un référendum local. La question posée est de savoir si la population désire la suppression des Conseils général et régional actuels et leur remplacement par une collectivité à statut particulier, c’est-à-dire une assemblée unique, régie par l’article 73 de la Constitution. Cet article 73 est celui de «l’assimilation législative» (c’est-à-dire l’application des mêmes lois qu’en France). Et cela contrairement à l’article 74 qui, lui, est celui de la «spécialité législative», c’est-à-dire la possibilité de voter des lois autres que celles du Parlement français.

« Je n’achète pas de chat en sac »…

Contrairement à la France, où les régions regroupent plusieurs départements, les îles de Martinique et Guadeloupe sont des régions monodépartementales. Les gouvernements Jospin puis Raffarin, ainsi que la majorité des élus locaux, ont expliqué la modification proposée par la simplification administrative qu’elle impliquerait, notamment en supprimant les «doublons» qui existent de ce fait entre les deux assemblées. En fait, cette réforme se situe dans le cadre de la décentralisation générale opérée dans toute la France, visant à donner plus de pouvoir aux régions. Mais derrière ce pouvoir régional qui se veut plus important, l’État, à travers la petite caste des élus et notables locaux, veut réaliser le maximum d’économies en faisant porter sur les régions une partie des dépenses publiques et en leur donnant la possibilité de lever de nouvelles taxes et impôts sur la population.

Ainsi l’État fait d’une pierre plusieurs coups puisqu’en même temps il tente de satisfaire les élus qui, au nom de la spécificité, voire au nom d’un certain «anticolonialisme», réclament depuis longtemps plus de pouvoir local. Elus et État tentent aussi de flatter un certain sentiment régionaliste qui se manifeste plus ou moins au sein de la population, lui faisant croire que «l’assemblée unique» sera gage de «plus de pouvoir local», de «plus de maîtrise de son destin» et de «développement économique».

Mais gouvernement et élus locaux ont bien pris soin de verrouiller fermement cette consultation.

Ainsi, alors qu’il y a plusieurs mois on disait à la population qu’elle aurait plusieurs possibilités de choix ( rester en l’état actuel avec deux assemblées, avoir une assemblée unique selon l’article 73 de la Constitution ou selon l’article 74, ou encore possibilité des deux assemblées chapeautées par une autre), aujourd’hui le choix est particulièrement restreint. Il s’agit de se prononcer pour ou contre l’assemblée unique régie par l’article 73, celui dit de l’assimilation législative. Ainsi il s’agit bien plus d’un plébiscite en faveur de la politique du gouvernement que d’un véritable choix.

Et quel que soit le choix des électeurs le 7 décembre, ce n’est en dernier ressort pas eux qui décideront, mais le président de la République et le Parlement, avec une loi organique qui décidera ce que sera réellement cette assemblée unique, quels seront ses pouvoirs réels et son contenu. D’où l’expression populaire qu’on entend souvent ces temps-ci aux Antilles: «En pa ka achté chat en sac» (je n’achète pas de chat en sac), autrement dit on n’achète pas sans voir.

Pressurer encore plus la population

Car le véritable enjeu pour le gouvernement et les élus, c’est en fait de se préparer une assemblée avec quelques pouvoirs accrus, pour pressurer encore plus les travailleurs et la population. Par exemple, concernant la prime de vie chère accordée aux fonctionnaires et à une bonne partie de la Fonction publique, on parle de la supprimer ou de l’entamer pour créer une «banque guadeloupéenne», prétendument destinée à favoriser un «développement de la Guadeloupe ou de la Martinique». Quand on connaît en plus l’honnêteté de ces élus, dont beaucoup sont mis en examen pour de sombres affaires de détournement d’argent public, il y a bien de quoi être méfiant. Et Lucette Michaux-Chevry, présidente du Conseil général de Guadeloupe et chantre du nouveau statut, n’est pas en reste. De plus, la Constitution rénovée donnera aux élus le droit de lever plus de taxes et d’impôts locaux. Plusieurs élus, y compris ceux des Partis Communistes partisans du «oui», parlent de traquer tous ceux qui échappent à l’impôt.

Ce que les partisans du «oui», de la droite aux Partis Communistes en passant par les indépendantistes ou le PPM d’Aimé Césaire, ont dans la tête et qu’ils laissent échapper par moment, c’est en fait, au nom du développement de la Guadeloupe et de la Martinique, de faire travailler plus la population laborieuse, de supprimer les avantages sociaux acquis de haute lutte.

Par contre, il est question de défiscalisation et de toutes sortes d’exonération de charges pour les patrons. La loi-programme pour l’outre-mer votée pour une durée de 15 ans n’est qu’un arsenal juridique permettant au patronat de faire des économies et d’augmenter ses profits.

Voilà la tendance du «plus de pouvoir local»: c’est plus de pouvoir contre les travailleurs et la population.

Des notables dans les deux camps

Alors, on assiste à une union sacrée pour le «oui» entre la droite, les Partis Communistes des deux îles, les principaux partis indépendantistes, à l’exception du KLNG, petite formation dirigée par Luc Reinette et ses camarades, ex- activistes partisans de la lutte armée.

Quant aux partisans du «non», ils regroupent de petites fractions de la droite conservatrice traditionnelle qui s’opposent à tout changement dans les deux îles depuis longtemps, le PS local en Guadeloupe, les partisans de l’extrême droite d’Ibo Simon en Guadeloupe. Eux par contre jouent sur les sentiments de peur que ce changement institutionnel soit la porte ouverte à l’indépendance, sentiment largement répandu au sein de la population.

Les indépendantistes partisans du «oui» disent que l’assemblée unique serait déjà un premier pas vers le «déverrouillage» du statut départemental et un petit palier vers le pouvoir local pouvant mener un jour à l’indépendance. En fait, ils contribuent à remplacer une assimilation par une autre, puisque cette décentralisation version tropicalisée n’est que la nouvelle version de la politique administrative du gouvernement français pour l’ensemble de la France et de ses régions. Et en attendant eux aussi, en bons notables, aspirent à prendre place dans un petit gouvernement local sans pouvoir déterminant, mais avec des possibilités d’adapter des lois et de gérer des enveloppes financières à leur guise par-dessus la tête de la population.

En attendant, les 35% de chômeurs, les milliers de smicards, de mal-logés, de gens vivant au-dessous du seuil de pauvreté, les milliers de travailleurs de la banane menacés de licenciement, les milliers de travailleurs qui subissent l’exploitation éhontée des riches békés ou des grosses entreprises françaises, ceux-là, ce ne sont ni deux assemblées ni une «unique» qui changeront leur sort. C’est leur mobilisation, leur lutte. Et aucun changement de statut de la Martinique ou de la Guadeloupe ne leur sera bénéfique s’ils ne peuvent non seulement y avoir des élus eux-mêmes, mais aussi contrôler même en partie ce qui se fait et se dit en leur nom.

Version numérique : http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=1844&id=29