Guadeloupe : Halte à la mystification !

Par Caroline BASTIDE sociologue et historienne, Alex BISSAINTHE enseignant et syndicaliste, Jacky DAHOMAY professeur de philosophie, Dany DUCOSSON psychiatre et animatrice de revue, Hector POULLET écrivain et spécialiste du créole, Frédéric REGENT historien.

Il est temps de dénoncer cette mascarade électorale que constituent les prochaines élections relatives au changement de statut administratif de nos îles. D’autres l’ont fait avant nous, et sans doute pour des raisons autres ou diverses. Nous, au-delà de nos différences théoriques et politiques, tenons à préciser nos positions.

Il y a mascarade, premièrement, dans le processus lui-même. Car la démocratie ne peut consister en une organisation hâtive d’élections, sans que les tenants et aboutissants de leur enjeu ne soient clairement lisibles pour l’opinion publique. Quels motifs commandent l’urgence de telles élections devant mettre fin à des décennies d’organisation administrative (le département, par exemple) ? Pourquoi y a-t-il le feu ? Pourquoi nous demande-t-on de voter pour un contenant dont le contenu n’est pas encore clairement fixé ?

C’est qu’ici deux logiques se rencontrent et coïncident dangereusement. La première est celle de l’Etat français, lequel, sous la pression de la mondialisation, des impératifs européens, bref, des nécessités économiques, celles du marché et de la logique capitaliste ultralibérale, accepte de se dérépublicaniser au détriment des classes laborieuses et, plus généralement, de celui de l’intérêt public et ceci malgré des résistances républicaines, à droite comme à gauche. L’Europe des régions n’est pas du tout une Europe libératrice. C’est celle des inégalités renforcées des régions elles-mêmes et celle de la régression des conquêtes sociales.

La deuxième logique est locale. La départementalisation a affaibli les classes dominantes traditionnelles du régime colonial. Malgré leur reconversion en partie dans l’import-export, elles n’ont pas pu empêcher, ces dernières décennies, l’apparition et le développement de classes moyennes nouvelles à visée hégémonique. Le cadre républicain traditionnel et la légalité qu’il impose apparaissent à ces dernières comme ce qui entrave leur épanouissement. Sous couvert de guadeloupéanité, elles parlent d’adaptation des lois républicaines à la situation locale, masquant ainsi habilement leur désir du brouillage de toute légalité, et ceci afin de réaliser la défense d’intérêts partiels et non celle de l’intérêt général de la société guadeloupéenne. En réalité, leur problématique est celle d’un néocolonialisme souhaité.

Deuxièmement, il y a aussi mascarade de l’essentiel de la classe politique elle-même. Comment comprendre que les ennemis d’hier soient des amis d’aujourd’hui ? Qu’une Lucette Michaux-Chevry, qui s’est toute sa vie opposée à tout changement de statut, fasse aujourd’hui alliance avec des élus issus de la gauche voire même avec des indépendantistes reconnus ? Leur mot d’ordre à tous est : consensus ! Or la politique n’est-elle pas l’art du dissensus ? Un tel consensus vise à étouffer tout débat authentique et surtout à taire toute discussion fondamentale quant à l’avenir de notre pays. Cela relève de la pure association de bandes de politiciens débrouillards unis dans la défense de ce qu’ils pensent être un nouveau gâteau à partager.

Réfléchissons : on nous dit qu’il faut une assemblée unique en lieu et place de deux assemblées, pour simplification administrative. Cela peut se comprendre. Mais pourquoi alors faudrait-il additionner les élus des deux assemblées précédentes et faire en sorte que la nouvelle ait plus de 80 représentants ? 40 ne suffiraient-ils pas ? Où en est donc la raison ? Dans de purs calculs politiciens. Ensuite, les institutions fortes de la République française, la présidence de la République, l’Assemblée nationale, le département, ne relèvent pas d’un processus électoral fondé sur le scrutin de liste, sur la proportionnalité intégrale. Comment comprendre alors que la nouvelle assemblée, contrairement au conseil général traditionnel qui assure la nécessaire représentation des composantes territoriales de l’archipel, puisse comporter des élus issus de listes, selon la proportionnalité intégrale ? Si un tel système de vote se justifie dans certains cas, dans celui qui nous préoccupe, l’assemblée unique, c’est intolérable. Un chef de liste bénéficiant d’un certain charisme pourra mettre qui il veut sur sa liste, et se trouveront ainsi représentants du peuple des gens parfaitement inconnus du peuple. La distance se creuserait entre le peuple et ses élus dans le même temps où le pouvoir de ces derniers sera accru. De la politique des chefs de liste, on risque de passer à la politique des petits chefs. Quant à la fiscalité qui sera désormais entre leurs mains, on en tremble déjà quand on sait que la Guadeloupe bat le record des communes en faillite ou mises sous contrôle de l’Etat. Nous ne parlons même pas des élus mis en examen pour détournement des fonds publics.

Enfin, comment ne pas déplorer le débat hâtif et honteux improvisé par les médias ? Ces derniers découvrent subitement qu’il existe une société civile guadeloupéenne. Mais ne sont conviés, comme intellectuels par exemple, que des «experts», juristes ou universitaires, déjà acquis au oui défendu par les leaders du consensus politicien. Etrange conception que l’on se fait d’un intellectuel. Sans nier l’importance des techniciens (juristes ou politologues) de la chose publique, il faut rappeler que l’intellectuel est plus qu’un simple technicien. Son rôle est d’affirmer la fonction critique dans la société alors qu’au contraire, la logique ultralibérale tend à faire de la politique une simple question d’expertise et de gestion. Ainsi est perdue la finalité essentielle de la politique : le sens du vivre-ensemble. Il faut ici rappeler le rôle de la société civile : il consiste surtout à exercer un contre-pouvoir face à l’Etat. Etat, classe politique, société civile, sont les trois composantes de la démocratie. Un affaiblissement de la société civile, comme c’est le cas aujourd’hui, entraîne un délitement de la classe politique qui devient classe politicienne ; les élections à venir relèvent d’un accord entre l’Etat et la classe politicienne au détriment de la société civile, laquelle regroupe toutes les associations visant non pas uniquement des intérêts immédiats mais aussi et surtout des fins universalisables.

Qu’on ne nous prenne donc pas pour des imbéciles ! Telle est l’idée qui parcourt l’opinion publique en Guadeloupe. Celle-ci sent bien qu’il y a là quelque chose qui ne va pas. Si donc le non l’emportait, ce serait un déni massif apporté à cette classe de politiciens solidaires dans la défense de leurs intérêts au-delà des différences parfois affichées. A part quelques-uns d’entre eux qui manifestent parfois une exigence morale en politique, l’essentiel de cette classe de politiciens baigne dans la logique du clientélisme et des affaires de toute sorte. Pourquoi donc leur conférer des pouvoirs accrus ? Leur plus grande ruse est de faire croire que ceux qui s’opposent à leurs projets sont de mauvais Guadeloupéens, des assimilationnistes attardés et il se trouve des indépendantistes naïfs ou complices pour les suivre. Si la question de l’identité insiste dans notre société, c’est qu’il faut sans doute une réforme statutaire, dans le cadre de la République française puisque pour le moment, l’idée d’indépendance est ultraminoritaire. Il faut sortir d’une logique de l’assimilation et passer à celle d’une intégration républicaine qu’il faut repenser et qui ne nierait pas les identités culturelles. Certains ont le droit aussi de défendre des positions plus autonomistes. Mais la gravité de ces problèmes exige un débat franc, non politicien, qui traverserait l’ensemble de la société civile et en un temps convenable. Toute autre position relève de la duperie pure et simple. Notre non à cette mascarade électorale est un oui positif à des discussions fondamentales devant mobiliser toute la société guadeloupéenne.