Raphaël Confiant : « Je n’ai aucun complexe envers l’Afrique »

Interview de Raphael Confiant accordée au journal Jeune Afrique. Sans concession l’écrivain martiniquais évoque la langue créole, la colonisation et les liens qui unissent les Antilles au continent noir.

J.A./L’INTELLIGENT : Êtes-vous déjà allé en Afrique ?

RAPHAËL CONFIANT : Je connais bien le Maroc et l’Algérie, où j’ai enseigné en 1975. Par une sorte de fatalité, chaque fois que j’ai eu l’occasion d’aller au sud du Sahara, un événement m’en a empêché. Mais je m’informe. Quand j’étais étudiant, je lisais régulièrement Afrique-Asie et Jeune Afrique.

J.A.I. : Sur le plan littéraire, quels sont les écrivains africains qui vous ont marqué ?

R.C. : J’apprécie beaucoup le poète Senghor. Il n’est pas le poète du cri, comme Aimé Césaire, mais sa plénitude me fait penser à Paul Claudel. J’aime aussi Yambo Ouologuem et son Devoir de violence.

J.A.I. : C’est peu…

R.C. : Oui, je trouve la littérature africaine trop conformiste à cause du problème linguistique. À part Ahmadou Kourouma, dont j’apprécie le travail sur l’africanisation de la langue, les écrivains du continent sont en général trop respectueux du français. Les anglophones – Chinua Achebe, Amos Tutuola – n’ont pas hésité à s’approprier l’anglais. Cheick Amidou Kane, Sembène Ousmane font de la belle littérature, Henri Lopès ou Mongo Beti polémiquent… Mais la littérature, c’est aussi la création d’un style. Un écrivain est d’abord un forgeron de la langue avant d’être un politique, un dénonciateur, un ethnologue ou un sociologue.

J.A.I. : D’après vous, à quoi est-ce dû ?

R.C. : La francophonie pèse de tout son poids sur l’expression en langue locale. Voyez l’état du wolof, parlé par 90 % des Sénégalais, écrit depuis fort longtemps : il n’a même pas de place à l’Assemblée nationale ou simplement dans les programmes scolaires. Le créole, lui, n’a même pas deux siècles et il est présent partout. C’est paradoxal, car les Antilles sont sous domination française. Je ne comprends pas comment les Africains, qui ont des langues plus solides et plus anciennes que la nôtre, peuvent faire l’impasse sur elles.

J.A.I. : Ce n’est pas le cas dans la zone anglophone ?

R.C. : Pas du tout. L’imaginaire de Wole Soyinka, Ngugi Wa Thiongo, Chinua Achebe ou Amos Tutuola s’est forgé d’abord dans leur langue maternelle. Ils l’ont ensuite pratiquée soit par le théâtre, soit par la littérature.

J.A.I. : Publier en créole, est-ce une revendication ?

R.C. : C’est plus que cela, c’est un ressourcement. L’imaginaire, les sentiments, la sensibilité se forment dans l’enfance, elle-même bercée par des mots et des images. Or l’écrivain travaille avec sa sensibilité…

J.A.I. : Vous limitez néanmoins ensuite votre lectorat aux créolophones…

R.C. : Oui, mais la littérature n’est pas qu’une activité économique. La plupart de mes romans ont d’ailleurs été traduits en français, quelques années après. Arrêtons de nous croire le centre du monde. Les Finlandais ne sont que 4 millions, ils font leurs études de la maternelle à l’université en finnois, ils écrivent en finnois et les éditeurs français qui s’intéressent à leurs oeuvres traduisent. Ismaïl Kadaré écrit en albanais, cela ne l’empêche pas d’être un des plus grands écrivains européens.

J.A.I. : On peut, comme Vladimir Nabokov, écrire dans une autre langue…

R.C. : Je distingue les auteurs qui choisissent d’écrire dans une langue qui n’est pas la leur et ceux qui y sont contraints à cause d’un processus historique. Les Africains n’écrivent pas en français par choix, ils le font parce qu’ils n’ont pas le choix. Nabokov aurait pu écrire en russe, il y a une très belle littérature russe. Eugène Ionesco aurait pu continuer à écrire en roumain. Samuel Beckett est passé de l’anglais au français. Quand j’écris en créole, je refuse la fatalité qui fait que je n’ai qu’une langue à ma disposition.

J.A.I. : Peut-on revendiquer à la fois la négritude et l’intégration dans le monde ?

R.C. : La négritude revendiquait l’humanité de l’homme noir. Il faut maintenant parler des cultures. Ce qui distingue les hommes n’est pas leur race, mais leur culture. Aux Antilles, nous avons eu Édouard Glissant et nous avons pris conscience d’être un seul et même archipel, malgré la différence des langues : espagnol à Cuba, créole en Haïti, anglais en Jamaïque, etc. Aujourd’hui, nous défendons cette particularité face à la mondialisation. La négritude n’a plus de valeur opératoire. Les problèmes de l’Afrique concernent le développement et la démocratie.

J.A.I. : Vous sentez-vous concerné par les problèmes de l’Afrique ?

R.C. : Oui, je suis concerné et consterné. Certains étudiants de sciences politiques à Aix-en-Provence, en 1970, gauchistes révolutionnaires, militants de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France) sont devenus ambassadeurs ou ministres. Arrivés au pouvoir, ils se sont comportés comme des s…, c’est pourquoi je parle de consternation. Cela me concerne parce qu’une part importante de nous-mêmes vient d’Afrique.

J.A.I. : Vous le revendiquez ?

R.C. : Oui. Mais toute la culture antillaise n’est pas pour autant africaine. Il y a les apports amérindiens, européens. Après l’abolition de l’esclavage, des travailleurs sont venus de Chine et d’Inde. Ce mélange a produit quelque chose de nouveau : les Antillais. Mais quand j’entends ce qui se passe au Rwanda ou au Congo, cela ne me laisse pas indifférent. Pour moi, il est important que l’Afrique se redresse et avance.

J.A.I. : Votre regard sur les Africains est sans indulgence, mais les Antillais ne devraient-ils pas commencer par se libérer eux-mêmes de la colonisation ?

R.C. : Cela n’a rien à voir. Il ne faut pas confondre les peuples qui vivent dans leur pays depuis des millénaires, qui n’ont perdu ni leur langue, ni leur religion, ni leurs clans, ni leurs rituels. C’est normal qu’ils viennent réclamer leur indépendance. Nous, Antillais, avons été déplacés et brisés. Nous avons dû réinventer autre chose, dans un autre pays. Il fallait que notre peuple s’habitue à considérer les Antilles comme sa patrie. Ce n’est pas si évident car les esclaves ne sont devenus des hommes qu’en 1848, c’est-à-dire il y a cent cinquante ans. Trois ou quatre générations ne peuvent être comparées avec une Afrique qui existe depuis toujours.

J.A.I. : Tout de même, c’est suffisant pour construire une identité nationale. Israël a mis moins de temps…

R.C. : N’oubliez pas non plus qu’Aimé Césaire, grand défenseur de la négritude, a été le rapporteur de la loi de 1946 qui a transformé les Antilles en département français ! Il y a une contradiction. On dit « rapprochons-nous de l’Afrique », on écrit des discours, des poèmes, des pamphlets contre le colonialisme et, dans le même temps, on est député à l’Assemblée nationale française et on vote une loi qui transforme les Antilles en Pyrénées-Orientales ou en Charente Maritime. Le « moratoire » décidé par la gauche en 1981 ne vaut guère mieux.

J.A.I. : Quoi qu’il en soit, il n’y a quasiment pas de lutte pour l’indépendance aux Antilles…

R.C. : Et très peu en Afrique noire francophone ! À part Lumumba contre les Belges. Au Cameroun, peut-être… Mais les Senghor et autres Houphouët-Boigny étaient des grand commis de l’État français… Les intellectuels antillais perçoivent cela comme une indépendance fictive, cosmétique. Ces pays ont un passeport, un drapeau, une équipe nationale de foot, mais les fonctionnaires sont souvent payés par la France et les décisions sont prises par les coopérants français. Et on peut dire que l’indépendance complète n’a pas réussi à la Guinée.

J.A.I. : Encore une fois, vous êtes sévère…

R.C. : Je n’ai aucun complexe envers l’Afrique. Je la respecte. Je souhaite qu’elle donne une bonne image d’elle-même, mais je ne me sens pas responsable de ce qui s’y passe. Quand certains disent que nous sommes de faux Africains, c’est vrai. Cette tentative de culpabilisation est absurde.

J.A.I. : Vous mettez de l’huile sur le feu de l’antagonisme entre Africains et Antillais…

R.C. : Nos relations ont besoin d’être clarifiées, ce qui n’a jamais été fait. Chacun doit savoir où il est, qui il est et l’on parlera d’égal à égal. Mais les Africains veulent faire de nous une espèce de diaspora. J’ai horreur de ce mot-là. Je ne suis la diaspora de personne. Nous sommes cousins, c’est tout.

J.A.I. : Avez-vous une part d’américanité ?

R.C. : Elle est objective, vu la géographie. Notre identité est américaine et notre carte d’identité est française !

Propos recueillis par Valérie Thorin