Capes de créole(s) : Robert Chaudenson lance un pavé dans la mangrove

Les créoles à l’épreuve du Capes

par Robert CHAUDENSON

La polémique sur les créoles dans les DOM est relancée. L’annonce par Jack Lang de la création, en 2002, d’un «Capes de créole» est probablement la réponse à des revendications formulées depuis quelques années, particulièrement aux Antilles. Il n’est pas sûr que cette mesure soit la bonne réponse aux problèmes de l’enseignement dans les DOM, comme le montre d’ailleurs l’accueil quelque peu réservé fait à la déclaration ministérielle par le responsable du Snes en Martinique.

On pourrait imaginer que toute réflexion et, a fortiori, toute décision en matière d’éducation et de langues se fonde, d’abord et surtout, sur un état précis des lieux et des besoins. On peut en douter et manifestement tout le monde ignore ou veut ignorer des travaux, pourtant essentiels, sur la situation martiniquaise, au premier rang desquels les thèses de Christian March et de Jean-Paul Romani. Ces thèses apportent, sur la sociolinguistique martiniquaise, des éléments de connaissance, qui divergent très sensiblement de l’image que cherchent à en donner le Groupe d’études et de recherches de la créolophonie (Gerec) qui organise la campagne locale en faveur du Capes de créole.

Si les problèmes éducatifs majeurs des DOM ne sont naturellement pas résolus par la création d’un Capes de créole, cette réforme aura, en revanche, le net avantage, pour les ministères, de faire taire, à moindre coût, les revendications bruyantes qui espèrent bien se tailler par là, sinon un empire, du moins une principauté.

Ces revendications étant, sous leurs formes les plus médiatisées, essentiellement martiniquaises, peut-être faudrait-il signaler, au ministère comme aux auteurs de ces revendications, qu’il y a dans les DOM français au moins quatre créoles (guadeloupéen, guyanais, martiniquais et réunionnais) qui sont des langues différentes: il faudrait donc prévoir non pas un, mais quatre Capes.

Par ailleurs, peut-être devrait-on faire observer, pour prendre le cas du seul martiniquais, puisque ce créole est au centre du débat, que ce parler n’est pas pourvu d’une orthographe officielle ni même dominante. La graphie du Gerec, qu’on feint de regarder comme admise par tous, est très loin de l’être, hors du Gerec lui-même d’où viennent les revendications.

Il existe d’autres systèmes, techniquement meilleurs. Cependant, la pratique sociale courante ignore le plus souvent ces systèmes. En dépit de l’existence de projets dont l’achèvement est sans cesse différé, le créole martiniquais n’a même pas de dictionnaire digne de ce nom. Comment peut-on, même dans ce cas précis, imaginer la mise au point rapide des épreuves d’un Capes?

Si l’on veut faire une place aux langues et aux cultures créoles dans les systèmes éducatifs de DOM, les circulaires de 1982 et de 1995 le permettent, mais il est clair que leur application suppose à la fois la volonté des enseignants, des élèves et des parents dont la majorité est pour le moins réservée, mais aussi, il faut le reconnaître, une forme d’approbation et de soutien de la part des recteurs.

Dans les DOM, le problème éducatif majeur est tout autre. Il s’agit en réalité de donner à l’enseignement du français en milieu créolophone «domien» une efficacité qu’il n’a pas dans la mesure où, depuis un demi-siècle, on a pensé que tout se réglerait à coup de milliards. Il y a d’ailleurs là, pour les Etats pauvres de l’espace francophone du Sud, qui sont aussi confrontés aux problèmes de la diffusion du français, une forme de consolation; ils peuvent en effet constater qu’en couvrant les DOM d’écoles, de collèges et de lycées, la France n’est pas parvenue à améliorer, dans des proportions satisfaisantes, le rendement des systèmes éducatifs. Il ne suffit pas de créer des écoles ou des classes, encore faut-il se préoccuper de ce qui s’y passe!

Robert Chaudenson
Professeur à l’Institut d’études créoles et francophones de l’université de Provence.
Directeur de l’Institut de la francophonie.